Hommage

Sandra Harding, philosophe féministe de "l’épistémologie du point de vue"

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Sandra Harding, philosophe féministe de "l’épistémologie du point de vue"

Sandra G. Harding, portrait issu du projet Les sans pagEs/Les sans imagEs. © Mina Kara/CC BY-SA 4.0

Figure de proue du féminisme, philosophe des sciences, penseuse de l’objectivité forte et du « féminisme du point de vue », l’Américaine Sandra G. Harding s’est éteinte le 5 mars dernier. Retour sur ses grandes idées. 


 

Dès son premier ouvrage paru en 1986, The Science Question in Feminism (« La question de la science dans le féminisme »), Sandra Harding, née en 1935, marque le paysage intellectuel américain. Nous sommes en pleine période dite des science wars (guerres des science) : les « postmodernes » répètent que l’objectivité scientifique est une illusion, que la réalité n’existe pas indépendamment de l’observateur situé qui la décrit, que cette description n’est jamais neutre ; les « réalistes » leur reprochent de jeter le discrédit sur la science et d’alimenter un relativisme intenable.

Biais androcentriques

C’est dans ce contexte que Sandra Harding prend la plume. Reprenant certaines idées de « l’épistémologie du point de vue » que d’autres féministes, notamment Nancy Hartsock, Dorothy Smith, Hilary Rose et Patricia Hill Collins, ont commencé à développer avant elle, la philosophe réaffirme que tous les savoirs sont produits par des sujets socialement situés, dont l’expérience est façonnée par une multitude de paramètres (le genre, l’origine ethnique, etc.) Le sujet scientifique abstrait, sans identité, est une fiction. C’est sur cette fiction que s’est édifiée l’« objectivité faible » de la science jusqu’à présent. Cette science se prétend neutre. En réalité, elle est une science faite par des hommes pour des hommes. Les femmes (comme les personnes de couleur, et toute une série d’autres minorités) « ont été plus systématiquement exclues des activités scientifiques sérieuses que de toute autre activité sociale, à l’exception, peut-être, de la guerre en première ligne ».

Les modèles scientifiques n’ont par conséquent pas été construits pour répondre à des problèmes qui se posent dans l’expérience des femmes, selon cette approche. Pour Harding, les problèmes de recherche de la science sont, presque toujours, des problèmes d’hommes : la science vise d’abord à expliquer l’expérience des hommes. Elle porte des biais androcentriques, ce qui limite non tant sa validité dans un domaine donné, que l’étendue des objets dont elle s’empare. Les femmes souffrent de cette exclusion : « Il est inévitable que les femmes soient victimes des sciences et de leurs technologies dans une société comme la nôtre où les femmes ont peu de pouvoir, où la quasi-totalité de la recherche scientifique est axée sur la technologie et où les questions politiques sont posées comme exigeant des “solutions” purement technologiques. »

Tout savoir est-il “situé” ?

Comment sortir de cette situation ? Une critique de la science est nécessaire, selon Harding, car celle-ci ne parvient pas à se remettre d’elle-même en question : convaincue de faire œuvre de neutralité et d’objectivité, elle dénie ses propres biais. « La logique de la théorie du point de vue […] montre clairement que les communautés homogènes de chercheurs n’ont pas les ressources nécessaires pour détecter les valeurs et les intérêts de l’ensemble de la communauté qui façonnent leurs propres hypothèses, politiques et pratiques. » La critique de la science ne signifie pas pourtant, pour Harding, un abandon de l’idée d’objectivité, et l’assomption d’un pur relativisme. Au contraire : à l’objectivité faible de la science, la philosophe oppose une « objectivité forte », notion développée notamment dans un autre ouvrage de référence, Whose Science? Whose Knowledge? Thinking from Women’s Lives (« Quelle science ? Quel savoir ? Penser à partir de l’expérience des femmes », 1991, Cornell University Press).

Cette objectivité, plutôt que de nier l’enracinement subjectif de l’entreprise scientifique, invite au contraire à reconnaître le caractère situé des savoirs, à expliciter la position sociale depuis laquelle parle le scientifique. Contre une objectivité qui légitime l’exclusion de certaines problématiques, certaines questions, de balayer certains enjeux dans les limbes de la scientificité, Harding oppose une objectivité plus large, qui se nourrit au contraire de la multiplicité des points de vues : « On devrait être capable d’en apprendre plus, y compris sur l’ordre naturel et social, si l’on part de la situation des femmes issues de cultures, de classes ou d’origines ethniques opprimées et dévaluées. »

L’approche de Harding a été l’objet de vives critiques, de la part notamment de Michael Sullivan, Mary Gray, Lenore Blum, Ann Hibner Koblitz, ou encore Susan Hekman. Ils dénoncent l’absence de preuve que la prise en compte de « points de vue situés » pourrait conduire à plus d’objectivité. Le travail de Harding n’en influencera pas moins certaines grandes figures de la pensée contemporaine, comme Donna Haraway, qui forgea en 1988 la notion cousine de « savoirs situés ».