Enquête
Rudolf Steiner : penseur lunaire
Rudolf Steiner. © AKG - Illustration © William L. pour PM
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 188 de Philosophie magazine, en kiosque le 27 mars 2025.
Père de la biodynamie, cofondateur des cosmétiques Weleda, inventeur de la pédagogie qui porte son nom, Rudolf Steiner est au carrefour d’une constellation de pratiques parallèles contemporaines et controversées. Nous avons enquêté sur sa trajectoire intellectuelle, de l’exégèse philosophique à l’ésotérisme, afin de comprendre comment ses théories pseudo-scientifiques ont pu passer à la postérité.
Vous connaissez peut-être son nom, qui baptise les « écoles Steiner ». Mais savez-vous qui est vraiment Rudolf Steiner, père de l’« anthroposophie », décédé il y a exactement un siècle, le 30 mars 1925 ? Sa pensée, puisant dans l’occultisme, continue d’exercer une influence certaine, bien au-delà de la seule pédagogie. La biodynamie, prisée en viticulture ? C’est aussi lui. Également inventeur d’une série de méthodes curatives « alternatives », la figure de Steiner tient par certains aspects du gourou, devenu, presque malgré lui, pape d’un mouvement fréquemment accusé de sectarisme.
Les affinités philosophiques
Né dans l’actuelle Croatie le 27 février 1861, c’est d’abord vers la philosophie que le jeune homme se tourne. Il affirme avoir lu la Critique de la raison pure de Kant alors qu’il avait 16 ans. Bientôt, il découvre les grandes figures de l’idéalisme allemand, dont Fichte, ainsi que la pensée de Nietzsche. Alors que le scientisme prédomine dans le monde intellectuel, Steiner manifeste très tôt un goût pour la spiritualité, l’invisible, l’ésotérique. Il raconte avoir eu une première vision à l’âge de 7 ans – celle de sa tante, qui s’était suicidée au même moment. En 1880, il fait la rencontre de Félix Kogutzki, cueilleur de plantes médicinales, qui l’initie à l’occulte et lui présente un « grand maître » anonyme.
“Les faits isolés, considérés pour eux-mêmes, ne renferment pas le principe qui permet de les expliquer”
Un auteur va permettre de concilier les intérêts de Steiner : Goethe. Le jeune philosophe assure l’édition des œuvres scientifiques de son prestigieux aîné et, en 1890, il est nommé aux Archives Goethe et Schiller, à Weimar. Chez le grand génie allemand, l’exégète puise une autre théorie de la connaissance, une autre science que celle étriquée de son temps. Steiner est frappé par l’idée d’évolution, qui constitue un fil rouge tout au long de son œuvre. Mais il rejette les interprétations matérialistes de la théorie de Darwin. Le matérialisme scientifique s’en tient, pour lui, à la « nature extérieure » des choses. « Les faits isolés, considérés pour eux-mêmes, ne renferment pas le principe qui permet de les expliquer », écrit-il, convaincu qu’on ne comprend pas une plante en se contentant d’observer du dehors ses différentes parties. Leur articulation reste mystérieuse, et il entend remonter vers l’« unité idéelle » de l’organisme vivant. En toute plante particulière, il y aurait une forme, une « plante primordiale » qui se réalise. C’est le déploiement de cette forme qu’il compte saisir en passant de l’observation empirique à un « jugement intuitif », embrassant les « forces formatrices » à l’œuvre : « On s’aperçoit alors que vit en notre esprit l’objet, la nature de la plante elle-même, exprimée par une idée. »
Cette approche goethéenne ferait accéder à une « nature supérieure », invisible et impalpable. Steiner la généralise, au début des années 1890, dans ses deux ouvrages philosophiques, Vérité et Science (1892) et surtout La Philosophie de la liberté (1894), qui reste à ses propres yeux son principal héritage. Nous avons, affirme-t-il, l’impression d’une « cloison entre le monde et nous ». Nous voyons un univers morcelé, fait de dualités irréconciliables : sujet/objet, esprit/matière, etc. Mais cette vision est illusoire. Selon lui, « la parcelle de cet univers que je sens être mon “sujet” [est] traversée par le fleuve du devenir général ». Nous pouvons en retrouver l’unité cachée : « La pensée nous permet de refondre en un tout ce que la perception avait séparé. » Le matérialisme, qui met de côté l’esprit, est tout aussi vain que les dualismes. Pour Steiner, « le stade supérieur de la vie individuelle, c’est la pensée pure conceptuelle » à laquelle nous parvenons par une aventure personnelle que chacun aurait à accomplir.