Billet “Livres”
Rendre visible l’invisible avec “Enquête sur Les Ménines”. Le billet de Martin Legros
© Shamblen Studio/ Unsplash/ Acte Sud
Cet article est issu du numéro 193 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 septembre 2025.
« Qu’est-ce qui se trame exactement sous nos yeux ? » Avec cette question simple, Jérémie Koering, professeur d’histoire de l’art moderne à l’université de Fribourg, propose dans cette Enquête sur Les Ménines. Vélasquez et le regard du roi (Actes Sud) de faire la lumière sur ce célèbre tableau. Il n’est pas le premier à s’y essayer, et Koering embarque d’ailleurs avec lui les exégètes les plus inspirés – de Michel Foucault à Daniel Arasse. Offert au roi d’Espagne vers 1556, Les Ménines ou La Famille de Philippe IV représente l’infante Marguerite-Thérèse, entourée de ses suivantes, d’une naine, d’un enfant et d’un chien. Autour d’eux, trois figures donnent au tableau ses lignes de fuite : dans le fond à droite, un chambellan écarte un rideau pour faire entrer la lumière ; dans le fond à gauche, sur un miroir, l’image un peu floutée du roi et de la reine nous fait comprendre qu’ils se tiennent hors champ à nos côtés, devant la scène principale ; à l’extrême gauche, enfin, le peintre, pinceau et palette à la main, au moment où il s’apprête à donner forme à la vision du roi-spectateur qui lui fait face, à « mettre en acte ce qui n’est encore qu’à l’état de puissance chez le roi ». Avec un grand sens du suspense, Koering dispose toutes les pièces de l’intrigue des Ménines, depuis l’existence d’un premier tableau sous le tableau final, découvert récemment par radiographie, jusqu’au statut de la peinture au XVIIe siècle – à la fois artisanat manuel et chose mentale –, en passant par les différentes temporalités de la scène. Dans le battement entre les regards, dans le miroitement du visible et de l’invisible que Koering fait palpiter, c’est comme si le tableau se remettait en mouvement sous nos yeux.
Un effet similaire se dégage de l’album Métaphores. Une histoire de la philosophie en 24 concepts illustrés (Gallimard) de Pedro et Merlín Alcalde avec les peintures de Guim Tió. Le projet ? Donner à comprendre et à voir les grandes métaphores utilisées par les philosophes pour exprimer leur pensée. Du fleuve d’Héraclite à la matrice de Judith Butler, en passant par la colombe de Kant, tous exposés avec clarté, profondeur et concision – et magnifiquement illustrés –, c’est comme si les concepts se mettaient en mouvement devant nous, devenaient visibles.