Dossier / “Comment se changer les idées ?”

La grande bifurcation

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La grande bifurcation

© Serifa 

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Cet article est issu du numéro 190 de Philosophie magazine, en kiosque le 28 mai 2025.

Changer en modifiant l’idée que l’on se fait de soi-même, de la vie ou de ce qui nous entoure, ce pourrait être la définition de la philosophie. Cette métamorphose peut prendre la forme d’une échappée hors du monde existant, d’une suspension volontaire de nos croyances ou d’une immersion joyeuse dans le monde. Nous vous présentons trois gestes philosophiques pour prendre la tangente ! 

 

Imaginons un jeune homme ou une jeune fille au sortir de ses études. En dépit du fait que la vie lui a plutôt réussi, qu’elle est entourée de parents, d’amis, cette personne est rongée par un profond tourment. Appliquée dans tout ce qu’elle entreprend, elle a le sentiment de flotter dans l’existence, d’être ballottée entre des projets et des possibilités dont elle ne parvient pas à mesurer la réelle valeur. Comment savoir ce que je veux et ce que je suis réellement, se demande-t-elle ? Que suis-je en droit d’attendre du monde et des autres ? Comment ne pas être le jouet des usages, des normes et des croyances collectives et trouver en moi le ressort d’une décision, d’une résolution, d’une vocation qui me permette d’éprouver ma liberté et de me sentir vivante, vraiment vivante, au contact de l’essence des choses ? 

“La ‘pythie’ philosophique ne propose pas de supprimer notre inconfort dans ce monde mais de le métaboliser”

Imaginons maintenant que cette jeune fille ou ce jeune homme se tourne vers la philosophie en quête de suggestions, un peu comme les Grecs avaient l’habitude de s’adresser aux dieux par le biais de la pythie du temple d’Apollon, à Delphes. Qu’est-ce que la philosophie, qui ne délivre pourtant pas d’oracles, pourrait lui recommander ? Plutôt que des remèdes thérapeutiques ou des conseils pratiques, la « pythie » philosophique lui proposerait sans doute quelques gestes, à la fois intellectuels et existentiels, qui lui permettent, non pas de supprimer son inconfort mais de le métaboliser. Schématiquement, on peut en retenir trois. On pourrait d’ailleurs s’amuser à classer les penseurs sur la base de ce critère, celui du geste fondamental, à la fois éthique et cognitif, qui est au départ de leur pensée même s’il ne décide pas de son contenu spécifique. 

Le premier geste est au fondement de toutes les conversions, qu’elles soient spirituelles ou politiques. De Platon à Karl Marx, il peut emprunter la voie de l’éducation comme celle de la révolution. Le deuxième geste préside à toutes les aventures du doute, des sceptiques à René Descartes et Edmund Husserl, et il peut aller sur le chemin du scepticisme et du nihilisme autant que vers la quête d’un nouveau savoir. Le troisième geste, enfin, ouvre sur une éthique de la jouissance, qui court d’Épicure à Albert Camus, en passant par Henri Bergson. Et il peut déboucher sur le sentier de la création ou de la contemplation esthétique, sur celui de la dépense érotique ou sportive. Tentons de déchiffrer un à un leur signification profonde.

 

La sortie de la caverne, ou l’émancipation 

C’est la situation initiale de la condition humaine que Socrate expose à Glaucon au livre VII de la République, à travers le « mythe de la caverne ». Notre vie est « semblable » à celle de prisonniers d’une caverne qui y auraient été enfermés depuis l’enfance, pieds et nuques liées, mais les mains libres et le regard tourné vers les ombres se projetant sur la paroi du fond. Alors que, dans leur dos en hauteur, derrière un muret, des « démonstrateurs de marionnettes » agitent devant un feu des « objets manufacturés de toutes sortes », les prisonniers de la caverne n’en perçoivent que les ombres mouvantes tout en considérant, pourtant, ce qu’ils voient comme « ce qui est réellement ». Ils sont plongés dans l’illusion parce qu’ils croient voir le réel. Or ils ne perçoivent que de pâles reflets d’artefacts qui sont eux-mêmes des imitations des « vrais » objets du monde du dehors… 

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