Dossier/“À qui appartient mon temps ?”

Plus de temps libre, moins de temps pour nous… Comment rattraper ce qui nous échappe ?

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Plus de temps libre, moins de temps pour nous… Comment rattraper ce qui nous échappe ?

© Bruno Houdayer/VOZ’Image

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Cet article est issu du numéro 199 de Philosophie magazine, en kiosque le 29 avril 2026.

Alors que nous bénéficions globalement, aujourd’hui comme jamais, de davantage de temps libre, nous nous en sentons paradoxalement démunis. Peut-on expliquer cette bizarrerie et sortir de l’impasse ?

 

« Je suis charrette ! » L’expression désigne, au XIXe siècle dans le milieu des étudiants en architecture, le moment du rendu de leur projets, convoyés à la hâte au jury de l’École des beaux-arts dans des voitures à bras tirées par des comparses. Elle est passée dans la culture populaire, et je ne suis pas loin de l’avoir été, charrette, pour cet article écrit lors d’une semaine ponctuée d’un jour férié, en pleine discussion sur l’opportunité d’assouplir la possibilité de travailler le 1er mai – qui tombe opportunément un vendredi cette année. J’ai eu le sentiment de courir après le temps comme rarement… mais comme beaucoup. Une étude statistique de la Fondation Jean-Jaurès parue en 2023 rappelle en effet que le principal frein ressenti par les Français dans leur quotidien est, avant le manque d’argent, le manque de temps – pour 58 % des 30 000 personnes interrogées. 

Mais qui pourrait se targuer d’être vraiment « maître » de son temps ? Il est par nature ce qui nous échappe, étant soumis à l’alternance du jour et de la nuit, au rythme de saisons, à la finitude de notre existence, avec la mortalité en ligne de mire. Le temps fuit d’autant plus vite qu’il est accaparé par les obligations professionnelles et familiales, occupé aux affaires et souvent dérangé par les sollicitations importunes, interrompu par les accidents et les aléas de la vie. Sauf à vivre reclus, l’affairement de la vie sociale nous requiert en permanence. Puis, il faut travailler pour vivre. Mais avec l’industrialisation et l’émergence du salariat au XIXe siècle, le travailleur s’est trouvé dépossédé de sa production comme de l’emploi de son temps, confié à la pointeuse – inventée (en même temps que la caisse enregistreuse) vers 1840 par l’horloger américain Willard Le Grand Bundy, fondateur de la Bundy Manufacturing Company, qui sera à l’origine d’IBM. 

Ce n’est pas fortuit tant le rythme de travail et le risque de l’épuisement professionnel sont au centre de nos préoccupations. Dans l’étude mentionnée ci-dessus, juste après le manque de sens (30 %), c’est la cadence (23 %) qui rend les actifs malheureux au travail, devant le niveau de salaire (16 %). Or ce sentiment d’aliénation survient à mesure que les avancées technologiques et les luttes sociales ont fait « gagner » du temps aux travailleurs. 

La pression temporelle 

Alors, qu’avons-nous gagné ? Deux semaines de congés payés ont été instituées en 1936 ; nous en comptons cinq aujourd’hui. Selon l’Insee, nous travaillons annuellement environ 1 500 heures en moyenne – contre 1 600 heures dans les années 2000, 1 900 heures en 1950… et 4 000 heures au XIXe siècle. Entre 1974 et 2010, le temps de travail total, domestique ou professionnel, a chuté de 10 heures par semaine. L’âge de la retraite était fixé à 65 ans en 1945, au moment de sa généralisation, à 60 ans en 1982 et désormais à 64 ans après des mois de conflit social. L’espérance de vie, enfin, est passée de 70 ans en 1960 à 82 ans en 2023. Et voici donc le cœur du paradoxe : plus nous avons de temps, plus il paraît nous manquer. Plus nous le maîtrisons, plus il semble nous échapper. Nous n’en avons jamais eu autant à disposition et n’avons jamais autant souffert de la pression temporelle. Comment expliquer ce phénomène ?

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