Enquête
Dans la tête de Vincent Bolloré
Vincent Bolloré. ©Julien Muguet / Hans Lucas
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 201 de Philosophie magazine, en kiosque le 10 juillet 2026.
Quelles sont les motivations profondes de Vincent Bolloré alors que l’entrepreneur à la tête d’un des plus grands empires médiatiques français mène son ultime combat, culturel et idéologique ? Les réponses sont à chercher dans sa mythologie familiale. Il l’a transformée en épopée… dont il est le héros. Imposera-t-il son scénario au pays ? Ou le réel finira-t-il par le rattraper ? Enquête.
Tout au bout de la villa Montmorency se dresse une grande bâtisse blanche. On ne peut que l’entrevoir, derrière un mur d’enceinte et une haute haie. Plus que le faste, c’est le secret qui règne ici. Pendant les réunions de copropriété de ce quartier privé du XVIe arrondissement de Paris, le propriétaire de la maison réclame toujours plus de vidéosurveillance. Face à la discrète demeure, je ne peux m’empêcher de penser à Charles Foster Kane, le milliardaire et propriétaire de journaux décrit par Orson Welles dans son film Citizen Kane : scandaleux, insaisissable, solitaire. L’occupant des lieux, Vincent Bolloré, n’a pas donné suite à ma demande d’entretien. Les personnes qui travaillent à ses côtés n’ont pas répondu à mes sollicitations. Parmi celles qui ont accepté de s’exprimer, plusieurs ont préféré rester anonymes. La peur est palpable quand on veut étudier ce singulier individu. Et lorsque ceux qui l’ont bien connu l’évoquent, un mot revient : celui de « mystère ».
Brosser son portrait intellectuel n’a rien d’évident. Vincent Bolloré s’exprime peu et évoque rarement ses goûts philosophiques ou artistiques. Lorsqu’il est interrogé à la commission de l’Assemblée nationale sur l’audiovisuel public, il récuse tout engagement idéologique, insistant sur une démarche purement économique et comptable. Il se contente de critiquer le conformisme de la « petite caste » qui, d’après lui, dirige le pays. Dans l’ordre de ses convictions, il ne revendique que sa foi chrétienne et son goût pour le cinéma et les séries – qu’il regarde sur « sa » chaîne, Canal+, ou dans la salle de cinéma historique qu’il possède à Paris, le Mac-Mahon.
Quelle est la stratégie de Vincent Bolloré ? Il a 74 ans, est officiellement retiré des affaires mais garde officieusement le contrôle des entreprises familiales. L’entrepreneur est devenu un acteur de premier rang du monde médiatique et culturel. Il « pèse » près de 10 milliards d’euros selon le classement Challenges 2025 – c’est moins que les familles Arnault ou Bettencourt, mais c’est tout de même beaucoup à l’échelle de l’industrie des médias, fragmentée et fragilisée, à laquelle il se consacre aujourd’hui. Dans le domaine du cinéma, outre Canal+, qui finance une bonne partie de la production nationale, il va bientôt contrôler le réseau de distribution UGC. Il est aux commandes du plus gros éditeur français, Hachette Livre (dont dépendent Fayard et Grasset, mais aussi Stock ou Calmann-Lévy). Il est l’actionnaire majeur du groupe de presse Prisma Media (Voici, Femme actuelle, Géo, Capital…). Il a transformé des journaux, des chaînes de télévision ou des stations de radio en outils d’influence – CNews, Europe 1 ou Le Journal du dimanche. Avec les Relay, il contrôle la distribution des journaux et des livres dans les gares et les aéroports. Bref, il s’immisce de plus en plus dans nos lectures, nos loisirs, nos esprits.

Vincent Bolloré en 1984. Il tient dans ses mains un tableau représentant la papeterie Champagne, à Troyes, que le groupe vient d’acquérir à l’époque. © Serge Cohen/Opale.photo
En lisant ses déclarations, en recueillant les confidences de ceux qui l’ont côtoyé, on voit se dessiner un personnage qui semble tiré d’un film à la Scorsese, Coppola ou Sergio Leone : un héritier, enraciné dans un territoire puissamment symbolique, obsédé par ses racines, qui veut sauver sa famille et assurer sa succession. Pour y parvenir, il multiplie les conquêtes dans des secteurs divers. Il se sent capable de modeler le monde selon sa volonté. Il se lance alors dans la bataille la plus risquée de sa vie : sauver la France catholique et traditionnelle, faire triompher ses idées à la prochaine élection présidentielle et devenir faiseur de roi. Mais du scénario qu’il tente de mettre en œuvre – L’Affranchi, Il était une fois en France, Citizen B. –, nous ne connaissons pas le dénouement.
Devant sa propriété parisienne – son Xanadu pour rester chez Orson Welles –, je me demande quel est le « Rosebud » de cet homme ? C’est le mot prononcé par Kane au moment de sa mort en lâchant une petite boule de verre emplie de neige. C’est son secret. Quel souvenir familier éclaire la personnalité du milliardaire le plus controversé de France ?
Il était une fois en Armorique
La première piste est évidente. C’est le domaine familial d’Ergué-Gabéric, sur la rivière Odet, dans le Finistère. Le manoir est la source de sa mythologie. Arrivé à Quimper, je monte dans la voiture de Bernard Poignant, ami de Vincent Bolloré depuis les années 1980. Il m’accueille avec ces mots : « Allez, on va chez le diable ! » Vincent Bolloré a hérité d’une entreprise vieille de deux cents ans. En 1822, le Breton René-Guillaume Bolloré crée une manufacture de papier. Ses héritiers la font grandir. Très pieuse, mais de plus en plus puissante, la famille se choisit une devise : « À genoux devant Dieu, debout devant les hommes ». Déjà, les Bolloré ont le goût du défi.
“Lorsque l’entreprise familiale est sur le point de déposer le bilan, Vincent Bolloré se sent soudain, comme il le raconte lui-même, ‘investi d’une mission’ : sauver l’honneur et les biens de sa dynastie”
Les consommateurs de papier à cigarette OCB (pour Odet-Cascadec – lieu de la deuxième usine familiale – Bolloré) et les amateurs de la collection de la Pléiade chez Gallimard sont les clients de cette famille. Des feuilles à rouler et du papier bible, le Diable et le bon Dieu : toute la dialectique Bolloré est là. Le grand-père René est l’un des héros de cette dynastie. Il construit le manoir, agrandit la chapelle du jardin, aménage une cité pour les ouvriers. Il ouvre un bureau à Paris, commerce avec Londres et New York. Cet homme flamboyant mène grand train. Son fils Michel, le père de Vincent, reprend les rênes à la Libération. Mais l’entreprise périclite dans les années 1970. Vincent, pendant ce temps, grandit dans l’insouciance. Après une adolescence dorée ponctuée de fêtes à Saint-Tropez, où les Bolloré possèdent une maison et un yacht, il choisit la banque tout en obtenant un diplôme de droit. Il se marie avec Sophie Fossorier, la fille du maire de Deauville. Il semble alors très loin de la Bretagne et de l’industrie du papier. Mais lorsque l’entreprise familiale est sur le point de déposer le bilan, il se sent soudain, comme il le raconte lui-même (dans Vincent Bolloré. Une histoire de famille, de Jean Bothorel, aux éditions Jean Picollec), « investi d’une mission ». Tel « un guérisseur ou un sorcier », il entreprend une démarche insensée : sauver l’honneur et les biens de sa dynastie. En 1981, il réunit les ouvriers de l’usine et leur propose ce qu’il appelle un « concordat social » : aucun licenciement mais une baisse du temps de travail et le blocage des salaires jusqu’à ce que l’entreprise se redresse. Bolloré gagne son pari. L’entreprise est sauvée.