Dossier / “Que faire de nos angoisses ?”

Pierre-Alban Gutkin-Guinfolleau : “Pour Kierkegaard, le silence d’Abraham constitue la manifestation extérieure de son angoisse intérieure”

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Pierre-Alban Gutkin-Guinfolleau : “Pour Kierkegaard, le silence d’Abraham constitue la manifestation extérieure de son angoisse intérieure”

Søren Kierkegaard. © Domaine public

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Cet article est issu du numéro 184 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 octobre 2024.

Pour prolonger la thématique de notre dossier, Pierre-Alban Gutkin-Guinfolleau, spécialiste de Søren Kierkegaard, présente des extraits du livre du philosophe danois Crainte et Tremblement, dont le sujet central est l’épisode biblique dans lequel Abraham doit sacrifier son fils Isaac selon l’injonction divine. Kierkegaard y montre comment, à travers son obéissance silencieuse, s’exprime l’angoisse du patriarche.

 

« En 1843, Kierkegaard écrit Crainte et Tremblement sous le pseudonyme de Johannes de Silentio. Durant cette période particulièrement prolifique, il publie l’essentiel de ses écrits, en ayant recours à des pseudonymes : Ou bien… ou bien paraît la même année, ainsi que La Répétition. Suivent les Miettes philosophiques et Le Concept d’angoisse en 1844. Si l’on assiste à une telle production, c’est en raison de l’organisation intentionnelle de l’œuvre commandée par l’idée du devenir chrétien. Dans cette perspective, Crainte et Tremblement répond plus précisément à une interrogation soulevée auparavant dans Ou bien… ou bien et non complètement élucidée : qu’en est-il du stade religieux qui doit compléter les stades esthétique et éthique ? L’explicitation de ce dernier stade est décisive car elle éclaire justement la signification du devenir chrétien au prisme de la foi. Abraham, en tant que père de la foi, et l’épreuve que lui réserve Dieu s’imposent donc naturellement comme les objets du livre.

Le recours aux pseudonymes, quant à lui, relève moins de la création de personnages que de l’invention d’auteurs abordant en toute autonomie un sujet précis. En effet, si Kierkegaard assume la responsabilité légale de ce qu’il écrit, il indique dans le “Post-scriptum” aux Miettes philosophiques que la pseudonymie permet de se situer sur un certain plan de l’existence sinon inaccessible. Johannes de Silentio cherche alors à comprendre le sens du sacrifice d’Isaac par son père Abraham, c’est-à-dire la signification de l’étrange obéissance à l’injonction divine. L’ordre divin semble absurde. Isaac est un enfant de la vieillesse et le fruit d’une première promesse divine – enfant dont Dieu réclame désormais la mort. Et le pseudonyme choisi par Kierkegaard informe le lecteur sur la nature de cette épreuve inouïe. Le silence d’Abraham constitue la manifestation extérieure de son angoisse intérieure. De Silentio est ainsi l’auteur qui peut parler du silence d’Abraham : il tente de décrire de l’extérieur l’épreuve et le silence qui l’accompagne. Abraham ne peut pas exprimer son angoisse : c’est ce qui l’isole de tous. Qui comprendrait les paroles d’un infanticide ? Au silence d’Abraham répond donc la prolixité du pseudonyme au service de la construction d’une certaine atmosphère. 

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