Art
Paul Cezanne, peintre et influenceur philosophique
Paul Cezanne; Le Baigneur; Vers 1885. Huile sur toile. 127 x 96.8 cm. The Museum of Modern Art, New York
© photo Digital image, The Museum of Modern Art, New York / Scala, Florence
Peter Doig; Bather, 2023; Détrempe sur lin; 250.7 x 200.7 Gagosian, New York
© Peter Doig. All Rights Reserved, DACS/ Adagp, Paris, 202; photo Collection of Larry Gagosian / Maris Hutchinson, courtesy Gagosian
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« Père de la modernité » pour Picasso, Paul Cezanne est aussi l’un des peintres qui a le plus intéressé les philosophes, de Merleau-Ponty à Ernst Bloch. L’exposition Cezanne et nous, qui vient de débuter au Grand Palais à Paris, donne l’occasion de revenir sur une peinture qui cherche moins à reproduire le monde qu’à retrouver la fraîcheur de notre perception.
« Notre père à tous. » C’est avec ces mots que Picasso évoquait son aîné Paul Cézanne (1839-1906) – ou plutôt « Cezanne », sans accent, pour reprendre la graphie retenue par les commissaires de l’exposition, conforme à l’état civil et à la signature du peintre. Ce « tous », en l’occurrence, désigne d’abord les autres peintres, sur qui son influence fut considérable. Tel est le parti pris de l’ambitieuse exposition Cezanne et nous, présentée au Grand Palais, à Paris, jusqu’au 17 janvier 2027 : montrer comment l’artiste a été découvert, interprété et transformé par ses héritiers. Près de 180 œuvres mettent ainsi en regard les siennes et celles de 78 artistes, de Gauguin et Émile Bernard aux représentants de l’abstraction d’après-guerre, comme Joan Mitchell et Ellsworth Kelly, jusqu’à des artistes contemporains comme Peter Doig ou David Hockney.
Merleau-Ponty et la représentation du doute
Pourtant Cezanne n’est pas seulement un peintre qui a la faveur de ses pairs. Son art s’adresse à « nous » tous, à commencer par les philosophes. Parmi eux, c’est sans doute le phénoménologue Maurice Merleau-Ponty qui l’a le mieux compris. Dès 1945, dans son texte « Le doute de Cézanne » – repris dans Sens et Non-sens mais aussi dans Phénoménologie de la perception, L’Œil et l’Esprit et Le Visible et l’Invisible –, le philosophe se montre fasciné par la puissance d’une peinture qui ne cherche ni à imiter la nature selon les règles classiques, ni à enregistrer de simples impressions fugitives.
“Pour Cézanne comme pour la phénoménologie, s’agit de rendre à nouveau sensible l’épaisseur du visible”
Cezanne, explique-t-il, cherche plutôt à retrouver le monde au moment où il se donne à notre perception, avant que nos habitudes ne l’aient réduit à un ensemble d’objets familiers. Il y a là une affinité profonde avec la phénoménologie : celle-ci cherche à revenir « aux choses mêmes », c’est-à-dire à décrire l’expérience telle qu’elle est vécue, avant de la recouvrir par les catégories toutes faites du savoir. Dans les deux cas, il s’agit donc moins de retrouver une réalité cachée derrière les apparences que de rendre à nouveau sensible l’épaisseur du visible.