Portrait
Marc Bloch, servir sans s’asservir
Marc Bloch. © Collection particulière
Cet article est issu du Hors-série n°69 de Philosophie magazine, en kiosque le 13 mai 2026.
Le 23 juin, l’historien Marc Bloch entrera au Panthéon, soit quatre-vingt-deux ans après son exécution par la Gestapo, le 16 juin 1944. Qui était ce penseur et combattant juif, marqué par l’affaire Dreyfus et son expérience de la Première Guerre mondiale, mais aussi grand critique de sa génération, coupable de « l’étrange défaite » ? Portrait d’un historien aux premières loges de l’histoire.
Sur le monument commémoratif de Saint-Didier-de-Formans, un village de l’agglomération lyonnaise où trente « patriotes » ont été fusillés le 16 juin 1944, Marc Bloch est de beaucoup le plus âgé. À 57 ans, l’historien fait presque figure d’ancêtre au sein d’un mouvement de Résistance qui parie plutôt sur la jeunesse – les autres ont entre 19 et 47 ans. Ses décorations militaires reçues lors de la Grande guerre ainsi qu’une carrière universitaire brillante de spécialiste du Moyen Âge et de cofondateur d’une revue scientifique novatrice, les Annales d’histoire économique et sociale, font-elles de lui un mentor pour une jeune génération pressée de libérer la France de l’Occupation et du régime de Vichy ? Pas vraiment. Celui qui entre désormais au Panthéon a dû faire des pieds et des mains pour se voir accorder ne serait-ce que de modestes fonctions au sein du mouvement lié au journal Le Franc-Tireur – son expérience lui vaut en revanche assez vite des responsabilités, et une arrestation en mars 1944. L’étudiant en philosophie de 22 ans qui lui sert d’agent de liaison fin 1942, Maurice Pessis, se souviendra dans les années 1990 : « J’avais beau arguer de ses compétences militaires, et d’une renommée dont j’ignorais tout, […] nul ne voulait de lui. Il était trop vieux. » Il décrit alors l’état d’abattement que ce refus provoque chez celui qui ne peut même plus enseigner, l’université étant désormais interdite aux Juifs sur l’ensemble du territoire français : « Que de peine pour offrir sa vie ! Est-ce alors qu’il me dit qu’il se sentait amoindri par l’âge, vieilli dans ses facultés intellectuelles ? Son œuvre était terminée. Lui aussi. »
Un doyen lucide
Le mouvement cherche un temps quoi faire de cet intellectuel qui refuse de s’avouer personnellement vaincu. À l’usure, les cadres de Franc-Tireur finissent par accepter sans grand enthousiasme sa participation. Contre toute attente, Marc Bloch s’adapte très rapidement à la clandestinité et à une vie aussi fruste que solitaire, alors qu’il vit séparé de toute sa nombreuse famille. Un membre du directoire des Mouvements unis de la Résistance (MUR) rapporte : « Il était de loin notre doyen, il tranchait parmi notre faune par sa courtoisie d’un autre âge, sa discrétion, la modestie avec laquelle il faisait valoir son opinion ; dans son long dialogue avec l’histoire lointaine, il avait acquis un large esprit de tolérance […] et par-dessus tout, ainsi qu’en témoigna sa fin, une fermeté d’âme digne de ces temps de chevalerie dont il avait été le découvreur passionné. » À force de ténacité, il se fait une place dans la hiérarchie du mouvement, au point que les Allemands se féliciteront d’une arrestation inscrite dans un coup de filet plus large, véritable coup porté au réseau de résistance lyonnais.
“Jusqu’au bout, notre guerre aura été une guerre de vieilles gens ou de forts en thèmes”, dira Marc Bloch dans “L’Étrange Défaite”
Si Marc Bloch a sans doute été agacé et frustré de ces difficultés premières, il n’en a toutefois sûrement pas été le premier surpris. Après tout, il est l’un de ceux qui ont diagnostiqué avec le plus de finesse l’une des principales raisons de l’effondrement du pays en 1940 : « La superstition de l’âge, le respect d’un prestige, vénérable certes, mais qu’il eût fallu bien plutôt, ne fût-ce que pour le protéger, rouler révérencieusement dans le linceul de pourpre des dieux morts, le faux culte, enfin, d’une expérience, qui, puisant ses prétendues leçons dans le passé, ne pouvait que conduire à mal interpréter le présent. » Si l’armée française et l’ensemble de la classe politique de la IIIe République ont été soufflées comme un château de cartes, c’est bien faute de ne pas avoir pris la mesure du changement d’ère qui se jouait outre-Rhin. « Jusqu’au bout, notre guerre aura été une guerre de vieilles gens ou de forts en thèmes, tance Marc Bloch dans L’Étrange Défaite (1940), une guerre toute pénétrée par l’odeur de moisi qu’exhalent l’École, le bureau d’état-major du temps de paix ou la caserne. » Son plus célèbre essai n’ayant été publié qu’à titre posthume en 1946, les cadres de Franc-Tireur ne peuvent savoir à quel point l’historien ne se fait aucune illusion sur ses propres limites et tient volontiers à se ranger sous la houlette de plus jeunes et exaltés que lui. C’est donc à un mélange d’obstination et d’humilité que Marc Bloch doit son destin tragique : attachement à des valeurs qui le poussent à défendre une certaine idée qu’il se fait de la France, dans l’esprit du patriotisme issu de la Première Guerre mondiale, et modestie de l’historien qui n’a que trop conscience de la sanction impitoyable qui guette ceux dont le regard demeure désespérément coincé vers le passé, sans rapport dynamique au présent.
L’élève modèle devenu sergent
Il serait tentant de voir des éléments de prédestination dans l’environnement familial de Marc Bloch, typique d’une bourgeoisie juive alsacienne viscéralement attachée à la République, jusqu’à ce que l’antisémitisme de la société française ne transforme brusquement Bloch et les siens en parias. Le père du jeune Marc, qui naît le 6 juillet 1886 à Lyon, est en effet lui-même professeur d’histoire ancienne à l’université de Lyon, et ancien élève de l’École normale supérieure à Paris. Alsacien de naissance et issu d’une famille juive présente dans la région depuis plus de deux siècles, Gustave Bloch choisit la nationalité française en 1871, après s’être engagé comme pompier volontaire lors du siège de Strasbourg par les Prussiens. Sceptique dans un premier temps, il se range dans le camp des partisans du capitaine Dreyfus lorsqu’éclate l’affaire en 1894. « J’ai dû à mon père ma meilleure formation d’historien », affirme le fils dans l’avant-propos de son essai consacré au mythe des Rois thaumaturges (1924), au point que « ses leçons commencées dès l’enfance et qui, depuis, n’avaient jamais cessé, m’ont marqué d’une empreinte que je voudrais ineffaçable ». Quant à sa mère, Sarah Ebstein, elle est issue d’une famille de commerçants locaux.
La scolarité de Marc Bloch est une suite de premiers prix et de démonstrations d’excellence qui le mènent des bancs du lycée parisien Louis-le-Grand à ceux de l’École normale supérieure, qu’il intègre à 18 ans. Agrégé d’histoire et de géographie en 1909, il commence à enseigner trois ans plus tard, après un séjour d’un an en Allemagne. La déclaration de guerre de cette dernière le cueille à la fin de l’été 1914 alors qu’il n’est plus tout à fait un jeune homme, du moins selon les critères de l’époque. C’est peut-être ce qui explique la fermeté, parfois teintée de ce que nous pourrions lire aujourd’hui comme une forme d’insensibilité, du sergent Bloch, mobilisé dans le 272e régiment d’infanterie. Dans ses Souvenirs de guerre (1969, posthume), ce dernier se désole parfois des « quelques froussards de [s]a section » et se félicite de leur « manifester ouvertement le dégoût très sincère » qu’ils lui inspirent. À l’inverse, il loue le courage militaire qu’il croit « certainement très répandu », « fruit d’un effort » qui devient vite, selon lui, une « habitude ». À la fin du conflit, on le citera pour « son bel exemple de crânerie et de froide résolution dans l’accomplissement de ses missions », de quoi signaler un « officier remarquable ».
“L’épreuve de la guerre jette le jeune historien dans une expérience sans commune mesure avec l’étude, au milieu de ‘l’effroyable violence’ des bombes”
Reste que l’épreuve jette le jeune historien dans une expérience sans commune mesure avec les heures de tranquille étude en bibliothèque, au milieu de « l’effroyable violence » des bombes et du corps des camarades parfois vaporisés en une fraction de seconde. Bloch prend part à certaines batailles dont les bilans noircissent les pages les plus sanglantes du conflit : la Somme en 1916, et le Chemin des Dames en 1917. Devenu alors officier de renseignement, il ne se trouve pas en première ligne, mais en reste suffisamment proche pour devenir ce témoin direct qui fait tant défaut, d’ordinaire, à l’historien, qui plus est médiéviste. Une fois n’est pas coutume, c’est le présent qui devient la source principale et l’historien passe en tête de colonne, pour reprendre une image qu’il emploie dans Apologie pour l’histoire (1941) : « L’historien se sent, par rapport au bon témoin d’un fait présent, dans une position humiliante, remarque-t-il. Il est comme à la queue d’une colonne où les avis se transmettent depuis la tête, de rang en rang. Ce n’est pas une très bonne place pour être renseigné. J’ai vu naguère, durant une relève nocturne, passer ainsi le long de la file le cri : “Attention ! Trous d’obus à gauche.” Le dernier homme le reçut sous la forme : “Allez à gauche”, fit un pas de côté et s’effondra. » Cette « riche moisson d’expérience » forme le terreau d’œuvres futures, de l’analyse de la circulation des rumeurs, les Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre, publiées en 1921, jusqu’à L’Étrange Défaite.
L’école des Annales
L’armistice signé, Bloch peut enfin fonder une famille et se consacrer corps et âme à l’enseignement. Il se marie ainsi en juillet 1919 avec Simone Vidal, issue d’une autre famille juive historiquement implantée en Alsace – ensemble, ils auront six enfants en dix ans, et elle deviendra une indispensable secrétaire et assistante, selon une répartition très genrée des tâches. Quelques mois plus tard, il est nommé maître de conférences dans l’université de Strasbourg tout juste créée, où les nombreuses prises de premier poste créent un climat d’effervescence intellectuelle. S’ouvrent devant lui des années particulièrement prolifiques, entamées avec la rencontre à l’automne 1920 de Lucien Febvre. C’est avec lui qu’il fonde en 1929 la revue des Annales d’histoire économique et sociale, qui servira de socle scientifique à ce que l’on appelle « l’école des Annales ». Contre l’école dite « méthodique » dont Fustel de Coulanges était le plus célèbre représentant, les Annales envisageaient différemment la discipline historique en la nourrissant de tout le champ des sciences sociales, de l’économie en passant par l’anthropologie, la sociologie ou la psychologie. La thèse de Bloch, soutenue en 1920, en est un premier exemple. Rois et serfs, un chapitre d’histoire capétienne cherche avant tout à examiner un problème plus qu’une période donnée : comment comprendre le fait social du servage, soit la dépendance des paysans à l’égard de seigneurs ?
“Lecteur critique de Durkheim et de Marx, Bloch cherche à problématiser l’histoire, sans toutefois complètement y appliquer une unique grille de lecture”
Lecteur critique de Durkheim et de Marx, Bloch cherche à problématiser l’histoire, sans toutefois complètement y appliquer une unique grille de lecture. Au sociologue Durkheim, il emprunte les notions de phénomènes, qu’il préfère à celle d’événements, et celle de structures, croisant cette dernière avec la définition qu’en propose Marx. Dans L’Étrange Défaite, Bloch confie ainsi avoir « pour l’œuvre de Marx l’admiration la plus vive » tout en nuançant aussitôt, non sans humour : « L’homme était, je le crains, insupportable ; le philosophe, moins original, sans doute, que certains n’ont prétendu le dépeindre. Comme analyste social, nul n’eut plus de puissance. Si jamais les historiens adeptes d’une science renouvelée décident de se donner une galerie d’ancêtres, le buste barbu du vieux prophète rhénan prendra place, au premier rang, dans la chapelle de la corporation. » Si Bloch étudie les serfs en relation avec un autre groupe social, celui des seigneurs dominants responsables de ce que l’on nommerait l’assignation de classe des premiers, c’est donc sans prêter allégeance au marxisme comme doctrine. Il n’emploie ainsi jamais la notion de rapports de production et préfère l’expression « guerre des classes » à celle de lutte. L’idée d’une conscience de classe retient toutefois vivement son attention, avec cette définition qui servira de socle à la notion de mentalité : « L’idée – à la fois changeante et terriblement difficile à traduire dans le langage – que les hommes en société se font de leur propre hiérarchie. »
L’histoire des mentalités
Ce cadre d’analyse le mène à s’intéresser à ce qu’il appelle les mentalités, soit la combinaison, lors d’une période historique donnée, de certaines représentations sociales et religieuses, d’un certain imaginaire, résultant d’une fusion collective des consciences individuelles. Bloch n’invente pas la notion, qu’il reprend au sociologue Lucien Lévy-Bruhl ainsi qu’à Durkheim. Mais l’approche que Febvre et lui en ont donne toute son originalité aux Annales. Après la circulation des rumeurs lors de la Grande Guerre, Bloch s’intéresse ainsi aux Rois thaumaturges (1924) et aux structures sociales et politiques qui permettent à la croyance aux miracles royaux – la guérison des écrouelles, par exemple – de perdurer, une analyse qui suppose de croiser de multiples sources et de manifester une compréhension multidimensionnelle de la société étudiée.
“Si j’étais antiquaire je n’aurais d’yeux que pour les vieilles choses. Mais je suis historien, c’est pourquoi j’aime la vie”, écrit Bloch dans son “Apologie pour l’histoire”
Bloch se sent en effet à l’étroit dans la figure de l’historien héritée du XIXe siècle et précise dans son Apologie pour l’histoire : « Si j’étais antiquaire je n’aurais d’yeux que pour les vieilles choses. Mais je suis historien, c’est pourquoi j’aime la vie. » Pour décrire ce qu’il appelle sa « méthode régressive », qui consiste à partir des traces laissées dans le présent pour remonter vers le passé, il prend soin d’utiliser une métaphore qui mobilise un art et un média synonyme de modernité et de dynamisme : le cinéma. « Au proche passé, la méthode régressive, sainement pratiquée, ne demande pas une photographie qu’il suffirait ensuite de projeter, toujours pareille à elle-même, pour obtenir l’image figée d’âges de plus en plus lointains, avance-t-il. Ce qu’elle prétend saisir, c’est la dernière pellicule d’un film, qu’elle s’efforcera ensuite de dérouler à reculons, résignée à y découvrir plus d’un trou, mais décidée à en respecter la mobilité. » Durant cette période d’entre-deux-guerres, son appétit de travail et sa curiosité se traduisent non seulement en publications personnelles, mais aussi en nombreux comptes rendus d’ouvrages – 115 par an entre 1928 et 1939 ! –, Bloch considérant sa discipline comme une matière vivante en discussion permanente.
Le vent du fascisme
Une ombre ternit néanmoins le tableau. À deux reprises, en 1928, puis en 1934-1935, Bloch postule au Collège de France : sa candidature est refusée. Difficile de l’affirmer avec certitude, mais ce frein à la carrière d’un des historiens les plus dynamiques et influents de sa génération n’est sans doute pas sans rapport avec un antisémitisme qui va croissant au sein de la société française – lui-même refuse de faire le lien. Détaché de tout judaïsme religieux, l’historien des mentalités n’a toutefois que trop conscience de ce qui se joue depuis « l’Affaire », au point de se sentir part d’une « génération de l’affaire Dreyfus ». Mais c’est moins en coreligionnaire qu’en républicain convaincu qu’il défend un certain esprit teinté à la fois de patriotisme, de justice, et d’amour de la vérité. Quand bien même il a vent des persécutions subies par ses confrères en Allemagne dès le début des années 1930, il n’envisage pas que de telles dispositions puissent passer la frontière, malgré les nombreuses démonstrations de force du fascisme à la française, le 6 février 1934 notamment.
La promulgation des deux statuts des Juifs, en octobre 1940 puis en juin 1941, le force à ne plus tergiverser, quand bien même Bloch fait d’abord l’objet d’une dérogation qui lui permet encore d’exercer ses fonctions à l’université de Strasbourg. Dans une lettre à Lucien Febvre datée d’avril 1941, le constat se fait néanmoins plus tranchant : « L’antisémitisme est un poison subtil, contagieux, polyfiltrant. […] J’ai vu cette évolution s’annoncer, lentement, sûrement, dans les années qui ont précédé la guerre. C’était de cette façon que se faisait, chez nous, l’osmose de l’esprit raciste d’à côté. Et elle était, cette évolution, beaucoup plus dangereuse que l’antisémitisme avoué, stupide, violent. »
“Je suis juif, sinon par la religion, […] du moins par la naissance. […] Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite”
C’est dans ce contexte, entre juillet et octobre 1940, qu’il écrit l’ouvrage, resté inachevé, pour lequel il est désormais le plus célèbre : L’Étrange Défaite . Pour se présenter dans les toutes premières pages, Bloch écrit : « Je suis juif, sinon par la religion, que je ne pratique point, non plus que nulle autre, du moins par la naissance. Je n’en tire ni orgueil, ni honte. […] Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite. » Le manuscrit a failli être perdu, confié par Bloch à un ami qui lui-même le donna à un autre ami qui dut l’enterrer dans son jardin toute la durée de la guerre. À sa publication, dans l’immédiat après-guerre, l’essai ne connaît pas un succès fulgurant. Il faut attendre sa réédition en format poche en 1990 pour que le diagnostic sévère de Bloch rencontre son public. Alors que la France tout juste libérée n’est pas encore prête à faire face à ses propres renoncements, lâchetés et turpitudes, celle de la fin du XXe siècle accepte davantage le miroir tendu par des historiens comme l’Américain Robert Paxton. Dans sa France de Vichy (1972), ce dernier met à jour l’étendue de la collaboration française, l’enthousiasme, même, avec lequel le régime mis en place par le maréchal Pétain s’est coulé sous le joug nazi. Le regard de Bloch apparaît alors singulièrement lucide pour celui qui, une fois de plus, se retrouve malgré lui en tête de colonne.
L’étrange défaite
Ce « procès-verbal de l’an 1940 » est concis... et pourtant tout y est. Tout autant historien qu’ancien combattant et citoyen affligé, pas encore tout à fait paria mais trop peu sûr de son avenir, Bloch cherche à identifier les raisons « du plus atroce effondrement de notre histoire ». Elles sont multiples, mais peuvent se résumer en une phrase : les vieux barbons au pouvoir n’ont rien compris, rien vu venir. Bloch ausculte aussi bien l’incapacité de l’état-major à percevoir le changement d’ère – la négligence du rôle de l’aviation notamment – que l’apathie d’une classe politique qui a « trop souvent favorisé l’intrigue au détriment de l’intelligence et du dévouement ». La défaite n’a ainsi pas été uniquement militaire, mais bien morale : « Nos chefs et ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre. En d’autres termes, le triomphe des Allemands fut, essentiellement, une victoire intellectuelle, et c’est peut-être là ce qu’il y a eu en lui de plus grave », analyse-t-il.
“Le triomphe des Allemands fut, essentiellement, une victoire intellectuelle, et c’est peut-être là ce qu’il y a eu en lui de plus grave”
Moins sévère qu’autrefois sur la conduite à tenir face au danger, Bloch fait désormais preuve d’une indulgence qui n’est peut-être pas étrangère à son âge : « Quiconque a vu le feu le sait bien : aux âmes les plus trempées il arrive parfois de ne dompter qu’à grand-peine la peur ; tandis qu’à d’autres moments, chez le même homme, l’indifférence semble s’établir sans le moindre effort, comme un produit spontané de l’action nécessaire, de l’habitude ou, simplement, du bon équilibre cérébral. » Plus loin il disserte sur le courage, disposition de l’âme qu’il estime avec optimisme « couramment répandu » chez « les hommes un peu sains ». Il vante également la nécessité d’un « cerveau encore souple » et d’un « corps encore irrigué par un sang généreux » pour contrer « l’ankylose du caractère ».
Si la biologisation du discours peut sembler étonnante, il faut se souvenir que Bloch est l’homme d’un siècle où les sciences ont parfois eu l’ambition de tout expliquer. Il faut surtout comprendre, en creux, que les responsables de la débâcle se sont rendus coupables d’une faiblesse tant de corps que d’esprit. Une analyse qui lui permet à la fois de s’engager à nouveau dans l’action et de ne pas se leurrer sur l’importance du rôle à jouer, notamment pour celui qui rappelle, non sans sourire, qu’il a « le malheur d’être fort rhumatisant », en souvenir de la précarité des tranchées. Il conclut ainsi : « Ce n’est pas aux hommes de mon âge qu’il appartiendra de reconstruire la patrie. La France de la défaite aura eu un gouvernement de vieillards. Cela est tout naturel. La France d’un nouveau printemps devra être la chose des jeunes. »
“Vive la France !”
Détaché fin 1941 à l’université de Montpellier, il n’est plus en sécurité après l’invasion de la zone libre fin 1942. Se cacher ? Très peu pour celui qui se veut du côté de la vie, comme il l’a sans relâche clamé. Arrêté sous le nom de Maurice Blanchard en mars 1944, on lui connaît également les pseudonymes de Narbonne, ou encore Arpajon et Chevreuse, que la presse allemande se délecte de diffuser après son arrestation, facilitant ainsi le travail des historiens futurs. Incarcéré au fort Montluc, il est soumis à la torture à de multiples reprises, sans jamais divulguer d’information stratégique. En représailles du débarquement des Alliés en Normandie le 6 juin, la Gestapo exécute par petits groupes des prisonniers, choisis probablement au hasard sans que l’on en connaisse aujourd’hui la raison. Les sources historiques fiables étant à ce stade absentes, la légende dit qu’il cria « Vive la France ! » juste avant de mourir de balles tirées dans son dos, ou encore qu’il tenta de rassurer un jeune homme de 20 ans qui tremblait comme une feuille, en lui promettant qu’il n’aurait pas mal.
POUR ALLER PLUS LOIN
Marc Bloch. L’histoire en résistance, dirigé par Florian Mazel et Yann Potin, Seuil, 2026
Sans refaire à proprement parler une biographie, cet ouvrage collectif multiplie les angles d’approche sur une vie qui recèle encore quelques inconnues.
Marc Bloch, L’Histoire, la Guerre, la Résistance, Gallimard, coll. Quarto, 2006
Rassemblant la majeure partie de ses œuvres, de L’Étrange Défaite aux écrits sur le métier d’historien, cet ouvrage a bénéficié de l’œil de son fils, Étienne Bloch, qui ajoute une touche plus personnelle à l’appareil scientifique.
Un site dédié à Marc Bloch sera prochainement mis en ligne par l’EHESS, avec notamment des archives issues du fonds familial et des ressources inédites.