Entretien
Patrick Chamoiseau : “Pour les esclaves, la danse était une manière de renaître dans un corps qui ne leur appartenait plus”
Patrick Chamoiseau. © Philippe Matsas/Opale.photo
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Au mois de mai, la Philharmonie de Paris a invité l’écrivain et poète Patrick Chamoiseau pour commenter le nouvel accrochage de la collection permanente du Musée de la musique, à Paris. L’occasion d’une réflexion sur les « musiques du monde » et la création artistique au temps de l’esclavage. Voici la retranscription de son entretien avec Victorine de Oliveira, journaliste à Philosophie magazine, partenaire de l’événement.
Il fut un temps où l’on parlait des « musiques du monde » comme un fatras dont on ne savait que faire, si ce n’est les ranger dans un bac de disques bariolés. Que se passe-t-il lorsqu’on casse la vitre et qu’on écoute véritablement ces musiques, ces instruments ? On entend des mondes, des récits de douleur mais aussi d’espoir, des envies de dialoguer plus ou moins contrariées, que ce soit avec un violon ou un banza. Alors que le Musée de la musique vient de réorganiser l’accrochage de ses collections permanentes afin de décloisonner les patrimoines qui composent son fond, la Philharmonie de Paris a invité l’écrivain et poète Patrick Chamoiseau pour évoquer les dynamiques d’échange mais aussi de domination entre toutes ces musiques et tous ces mondes. Cet entretien a eu lieu le 15 mai dernier dans l’auditorium de la Philharmonie de Paris, en partenariat avec Philosophie magazine.
[Pour un plus grand confort de lecture, la version écrite de cet entretien a été raccourcie et éditée]
Une aquarelle exposée au Musée de la musique montre une scène de danse pratiquée par des esclaves dans une plantation [voir ci-dessous]. Tous ont l’air plutôt détendus, bien que les esclavagistes soient présents. Que vous évoque une telle scène ?
Patrick Chamoiseau : C’est une scène archétypale de la période esclavagiste. Tous les chroniqueurs qui visitaient des plantations en repartaient avec cette conclusion : « Ils ne sont pas si mal que ça, puisqu’ils dansent et qu’ils chantent ! » Ils ne voyaient que la manifestation d’une joie bienheureuse. Pourtant, nous savons aujourd’hui que la plantation est la matrice d’un véritable changement culturel, dans lequel l’esclavagisme n’a rien à voir avec ce qui était pratiqué dans l’Antiquité. Aux Amériques et dans les Caraïbes, on a affaire à un processus industriel de déshumanisation qui a ôté leur humanité à des millions de captifs. C’était un univers carcéral à ciel ouvert, avec une dizaine de maîtres et une centaine de personnes mises en esclavage. On peut se demander pourquoi davantage de révoltes n’ont pas éclaté, avec un tel rapport de force. Mais l’esclavage était un régime de terreur corporelle. La figure de « Nègre marron », du fugitif, a servi de modèle d’héroïsme – elle est très présente chez Césaire, Toussaint Louverture ou Glissant. Mais il faut admettre que la majeure partie n’ont pas fui, tout simplement parce qu’il n’était pas toujours évident de vivre en marronnage – en Guyane, la forêt amazonienne était si vaste qu’elle offrait un abri idéal, mais dans les plus petites îles, c’était plus difficile. Les plus nombreux de nos ancêtres sont ceux qui sont restés dans la plantation.

Calinda dansée sur l’île de Saint-Domingue, aquarelle de François Aimé Louis Dumoulin (25,5 x 35,5 cm, 1788, Musée historique de Vevey, Suisse) © Rama/Domaine public.