Arts

Où sont les femmes enceintes dans la peinture ?

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Où sont les femmes enceintes dans la peinture ?

Georges de La Tour (1593-1652), “La Femme à la puce”(détail), vers 1632-35. Huile sur toile, 121 x 89 cm. Musée Lorrain (Nancy). © Domaine public

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Si le corps des femmes a été scruté sous tous les angles par les artistes depuis des millénaires, celui des femmes enceintes semble étrangement peu représenté. Pourquoi ? Ariane Nicolas s’est plongée dans des recherches récentes en histoire de l’art pour le comprendre.


Des seins rondelets et des fesses rebondies, des hanches marquées, des lèvres désirantes, des pubis apparents ou à peine dissimulés sous un voile sibyllin… Dans les beaux-arts, le corps de la femme est l’objet de toutes les attentions. Pourtant, il est un motif propre au féminin que les peintres ont rarement représenté : le ventre rond de la femme enceinte. Songez à un tableau qui dépeindrait un tel corps, souvenez-vous des dernières expositions que vous avez visitées, vous mettrez un peu de temps à trouver. Peut-être lâcherez-vous : « Mais si, Les Époux Arnolfini, de Jan Van Eyck ! » Sauf que le lourd manteau recouvrant le ventre de l’épouse ne serait, selon de nombreux experts, même pas celui d’une femme attendant un enfant…

Comment expliquer cette absence, pour ne pas dire cette dissimulation – voire ce rejet ? – du corps féminin enceint dans l’histoire de la peinture ? Depuis quelques années, des chercheuses en histoire de l’art se penchent sur la question. En témoignent notamment deux livres passionnants, Enceinte. Une histoire de la grossesse entre art et société, d’Emmanuelle Berthiaud, et Maternité. Une histoire en images, de Laurence Jung. Non pas que l’on découvre aujourd’hui l’existence d’une misogynie prégnante dans les arts. Mais les raisons de cette relégation de la grossesse loin des regards tiennent à des facteurs multiples, où l’esthétique, le religieux et le politique dialoguent continuellement.

 

La grossesse glorieuse : le ventre rond au Moyen Âge

Pour comprendre comment cette éviction s’est produite, il faut remonter au Moyen Âge. Réservé presque exclusivement au domaine religieux, l’art célèbre alors la grossesse glorieuse de la Vierge Marie, avec le motif de la « Maria Gravida » (« gravide » signifie « enceinte »), exposé dans les églises sous forme de peintures ou de sculptures, que les fidèles croisent quotidiennement. L’autre motif de grossesse tiré des textes religieux qui occupe les artistes est celui de la Visitation, lorsque Marie vient saluer sa cousine Élisabeth, qui porte en elle Jean le Baptiste. Deux parturientes pas tout à fait comme les autres : « Les deux grossesses présentées dans la Visitation sont miraculeuses, relève dans son livre Laurence Jung, conservatrice à la Bibliothèque nationale de France. Il s’agit de la grossesse d’une femme vierge et de celle d’une femme ménopausée, soit deux états qui ne permettent pas à une femme d’être enceinte. »

Maria Gravida, fragment d'un panneau de Németújvár, 1409. ©Museum of Fine Arts – Hungarian National Gallery.
Maria Gravida (1409), fragment d’un panneau de Németújvár (actuelle Güssing, en Autriche),, exposé à la Galerie nationale hongroise de Budapest. © Museum of Fine Arts – Hungarian National Gallery.

Au Moyen Âge, on estime que les couples fertiles mettent en moyenne 5,5 enfants au monde – il faut attendre le XVIIIe siècle pour que la natalité baisse significativement en France. Les grossesses sont encouragées socialement et permises en nombre par l’absence de droits reproductifs des femmes. Il faut donc imaginer qu’en se promenant dans la rue ou le long d’un chemin à la campagne, on croise des ventres « gros » un peu partout, même si les vêtements de l’époque, plus amples qu’aujourd’hui, laissent parfois planer un doute. Bien qu’il figure le destin de mères surnaturelles, l’art religieux figure et célèbre en tout cas l’expérience de nombreuses femmes de la vie de tous les jours. 

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