La résistance peut-elle avoir recours à la violence terroriste ?
Norman Ajari : « Dans certains cas la montée aux extrêmes est inéluctable »
Norman Ajari. © CP
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Cet article est issu du Hors-série n°69 de Philosophie magazine, en kiosque le 13 mai 2026.
Dans quels cas le recours à la violence – y compris contre les personnes – est-il légitime ? Pour Norman Ajari, fin connaisseur de Frantz Fanon et de mouvements comme celui des Black Panthers, résistance et terrorisme peuvent coïncider. Selon le philosophe, dans certains contextes, la décolonisation par exemple, la spirale de la violence est telle que le recours au terrorisme est inévitable. Un point de vue controversé qu’il défend dans cet entretien.
« L’homme colonisé se libère dans et par la violence », écrit Frantz Fanon. Quel sens donnez-vous à cette phrase ?
Lorsque Fanon décrit la décolonisation comme un phénomène intrinsèquement violent, ce n’est pas un énoncé prescriptif. Il sait que des processus délibératifs ont conduit à l’indépendance, en Inde ou au Ghana par exemple. Cela dit, même dans ces contextes, il y a eu une forme de violence parce que le système colonial est fondé sur la violence, et qu’il faut l’exercer pour s’y soustraire. Mais bien entendu, la violence n’a pas toujours la même intensité. C’est d’abord la manière dont le pouvoir occupant réagit qui la définit. La montée aux extrêmes est beaucoup plus forte dans les contextes les plus conflictuels, comme les colonies de peuplement. Le processus d’indépendance de l’Algérie n’a pas été le même que celui de la Tunisie ou du Maroc. En Algérie, le pouvoir était beaucoup plus attaché à la terre, il a réagi avec une volonté acharnée de ne pas céder.
Dans un contexte différent sur lequel vous avez aussi travaillé, les Black Panthers ont également revendiqué une forme de violence. Dans quel but ?
Norman Ajari — Les Black Panthers se sont inspirés de la tradition du nationalisme noir représentée notamment par l’Organization of Afro-American Unity de Malcolm X. Ils y ont insufflé davantage de marxisme, de maoïsme. Leur approche de la violence s’inscrit dans une réflexion sur l’autodéfense contre le harcèlement de la police. Leur stratégie repose sur une mise en scène dissuasive : défilés de brigades armées en uniformes noirs. Cela peut sembler « exotique » pour nous, mais parader en armes est une stratégie légale, constitutionnelle aux États-Unis – garantie par la loi Open Carry, à condition que les armes soient visibles. Les Black Panthers ont rendu leurs armes « hypervisibles » pour envoyer un message : nous sommes capables de répondre si on nous attaque illégitimement. L’idée était de faire réfléchir à deux fois ceux qui voudraient s’en prendre à la communauté.
Dans quelle mesure le recours à la violence est-il lié à des situations où il y a un enjeu de vie et de mort ?
N. A. — Très souvent, il y a dans ces mouvements des enjeux existentiels – on l’a vu récemment avec le meurtre de George Floyd. Fanon montre que la violence coloniale cherche à produire du deuil, pensant que la mélancolie va clouer les gens dans l’inaction. Ça arrive parfois. L’enjeu est alors de transformer le deuil en mobilisation. L’idée de mettre sa vie en balance prend sens pour celui qui a perdu un être cher ou quelqu’un auquel il peut s’identifier. Est-ce que ça conduit au recours à la violence ? Dans certains cas, oui.