Entretien
Nathalie Freidel : “Pour Madame de Sévigné, philosopher, c’est se donner les moyens de scruter son propre cœur”
Madame de Sévigné par Mignard, d'après le portrait de Claude Lefébvre, (détail), Musée Carnavalet. ©Domaine public
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À l’occasion des 400 ans de la naissance de Madame de Sévigné et alors qu’une exposition lui est consacrée au musée Carnavalet-Histoire de Paris, nous nous sommes demandé si son image de femme de salon et de mère éperdue n’occultait pas sa pensée philosophique. Réponse avec la spécialiste de son œuvre Nathalie Freidel, autrice entre autres de Sévigné dans le cercle des femmes (Hermann, 2026).
Madame de Sévigné est surtout connue pour les lettres qu’elle écrivait à sa fille, Madame de Grignan. Ce portrait de « mère éperdue » vous semble-t-il juste, réducteur… ou vous exaspère-t-il ?
Nathalie Freidel : Pour être tout à fait honnête, ce portrait m’exaspère par moments, car il est l’héritage persistant d’un long malentendu historique. Depuis une vingtaine d’années, la recherche universitaire a fourni un effort considérable – dans lequel je m’inscris pleinement – pour déconstruire ce discours. Mais il est extrêmement complexe de revenir sur trois siècles d’interprétation critique ! Ce mythe s’est installé dans l’imaginaire collectif dès les premières éditions de sa correspondance et n’a cessé d’être renforcé par les suivantes. Ce qui est interprété comme un amour passionnel (voire, avec notre sensibilité contemporaine, comme un amour abusif, dévorant et pathologique) repose sur une erreur de lecture fondamentale. Il ne faut pas oublier que le langage de Sévigné est celui de son époque. Codifié et théorisé notamment par Madeleine de Scudéry, c’est le langage de la tendresse et de l’amitié. Au XVIIe siècle, il s’agissait d’une véritable grammaire sociale, une façon de redéfinir les relations humaines, de se parler autrement. En considérant ce langage sous un angle purement psychologique, nous projetons nos propres catégories sur une œuvre qui est, avant toute chose, un objet littéraire. C’est une vision non seulement réductrice mais erronée.
“Cette pensée féminine et philosophique, qui a été supprimée, invisibilisée, mérite d’être redécouverte dans toute sa profondeur”
Est-il légitime, selon vous, de la considérer comme une philosophe, ou est-ce forcer le trait, son écriture relevant d’une autre logique que celle de la philosophie ?
C’est une question capitale qui touche au cœur même du legs sévignéen. Penser l’œuvre de Sévigné sous l’angle philosophique est d’autant plus légitime que nous redécouvrons aujourd’hui des autrices et des penseuses de cette période que l’on aurait dû considérer comme des philosophes depuis bien longtemps. Je pense, par exemple, à Anne « Ninon » de Lenclos : une monographie récente de Myriam Bernier démontre que celle que l’on a réduite pendant des siècles à la « courtisane du Grand Siècle » était, à son époque, perçue comme une philosophe, notamment à travers sa correspondance avec Saint-Évremond, qui est indéniablement d’ordre philosophique. Pensons aussi à Scudéry, que j’ai déjà évoquée et que l’on a caricaturée à l’excès en ne retenant que ses romans, alors que des œuvres comme L’Histoire des deux caméléons, qui contient une réfutation de Descartes, sont des textes authentiquement philosophiques. Cette pensée féminine, qui a été supprimée, invisibilisée, mérite aujourd’hui d’être redécouverte dans toute sa profondeur. Il est temps de réparer un oubli historiographique majeur.