La lettre du mardi
Christine Angot passe une nuit au musée : “demande” ou “commande” ?
Christine Angot. ©Franck Castel/MPP/Sipa
« On croit ouvrir un livre divertissant sur un musée, on en ressort foudroyé par une question. Qu’est-ce qu’une demande ? se demande Christine Angot dans La Nuit sur commande. Deux heures de lecture, deux semaines à cogiter... Et si derrière chaque demande, même la plus innocente, se cachait une commande ?
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Pour écrire ce livre, Christine Angot a répondu à une demande. Celle d’une maison d’édition, Stock, qui lui a proposé, comme elle l’avait fait avec d’autres écrivains avant, de déambuler la nuit dans un musée de son choix et d’en relater l’expérience atypique. Seulement, l’autrice d’Une semaine de vacances et du Voyage dans l’Est, bien qu’ayant répondu favorablement à la demande, finit par se dérober. De la Bourse de commerce, la très chic fondation-rotonde qui abrite la collection d’art contemporain de l’homme d’affaires et mécène François-Henri Pinault, il est à peine question. Christine Angot préfère parler de ses fréquentations dans le milieu de l’art, soutenues quoique malaisantes, de sa fille Léonore qui l’accompagne, de Montpellier, d’écriture, du Bernin, de viol.
Les nuits d’Angot, apprend-on, sont trouées d’insomnies. Il y a, bien sûr, la difficulté à fermer l’œil après avoir vécu ce qu’elle a vécu : l’inceste. Mais son traumatisme ne la hante pas que de manière rétrospective. Il ressurgit à chaque demande formulée “dès la fin d’après-midi”, qui exigerait “une réaction rapide”. La romancière voit dans toute demande un peu pesante, y compris celles qui iraient dans son intérêt – comme le fait d’écrire un livre – “un ordre” auquel répondre sur-le-champ. “Comme à l’époque des demandes de mon père urgentes et sans appel”, précise-t-elle. Plongée dans une “panique d’animal chassé”, l’écrivaine tente de faire diversion en reportant la réponse. Parfois, la pression ressentie est trop forte et elle s’exécute à contrecœur, au prix d’une nouvelle nuit sans sommeil.
“Je savais qu’il n’y avait pas d’autre solution que de se débarrasser de la demande”, écrit Angot à propos des actes sexuels que son père lui demandait d’effectuer, et qu’elle effectuait. Parce qu’il était une figure d’autorité, source de reconnaissance, de savoir et de prestige, parce qu’elle était seule, pétrie de honte, cet homme obtenait ce qu’il voulait par la simple intercession d’une demande. Pas de violence physique, pas de menace de mort, pas de chantage financier. Angot ne mobilise pas le mot de “consentement”, puisqu’elle ne consentait à rien, elle voulait juste que ça cesse. Ce qui l’intéresse plutôt dans La Nuit sur commande, c’est la tension entre ces mots : “La demande, la commande, l’autorité, la contrainte.”
Toute demande est-elle une commande ? Spontanément, j’aurais dit l’inverse. Le fait de demander une chose à quelqu’un laisse la porte ouverte à une alternative, un oui ou un non. Quand on me demande : “Peux-tu me passer le sel ?”, rien ne m’oblige à le faire. Pourtant, je constate qu’il m’arrive généralement de le passer. En réfléchissant au sujet, c’est-à-dire en radicalisant le trouble qu’il suscitait en moi, je me suis demandé si, au fond, les demandes n’étaient pas toutes juste là pour faire semblant de ne pas être des ordres. Un paravent de la contrainte. D’un coup, tout l’arsenal de la communication non violente, censé respecter quatre principes raisonnables aboutissant à une demande (“observation, sentiment, besoin, demande”), m’apparaissait comme une immense opération d’enfumage, l’exercice d’une violence déguisée.
La confusion entre demande et commande n’est pas forcément problématique. Passer le sel à quelqu’un, même quand on n’en a pas envie, ne risque pas nous empêcher de dormir trente ans plus tard. S’adonner à un acte sexuel déplacé, si. Or répondre à une demande sexuelle peut aussi s’avérer excitant : “Est-ce que je peux te demander de... ?” Parfois, exprimer cette demande s’avère plus intéressant que le fait d’en recevoir la concrétisation charnelle. Encore faut-il que le cadre le permette. Alors, à quelles conditions une demande ne mue-t-elle pas en commande ? Toute la réflexion sur les violences sexuelles se résume peut-être à ce problème. Je n’ai évidemment pas la réponse. Toutefois, pour empêcher l’inconfort, sans doute faut-il d’abord examiner si l’autre est demandeur d’une demande extérieure. Si tel n’est pas le cas, alors la demande qui s’ensuit est, ni plus ni moins, un ordre. »