Histoire de l’art
Matisse philosophe ? À la découverte de la “pensée Matisse”
Vue d’installation de l’exposition “Matisse, L’Atelier rouge”, présentée du 4 mai au 9 septembre 2024 à la fondation Louis-Vuitton, à Paris. Tableau représenté : Henri Matisse (1869-1954), “L’Atelier rouge”, Issy-les-Moulineaux, 1911. Huile sur toile, 181x219 cm. © MoMA, New York (États-Unis), Mrs. Simon Guggenheim Fund, 1949 / © Succession H. Matisse 2024 / Photo © Fondation Louis-Vuitton/Saywho/Antoine Ayka Lux
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Cet article est issu du Hors-série n°61 de Philosophie magazine, en kiosque le 20 juin 2024.
À l’occasion d’une exposition dédiée à L’Atelier rouge de Matisse à la Fondation Louis-Vuitton, le philosophe Éric Alliez explicite l’apport de l’artiste à la pensée et à l’histoire de la peinture. Entretien.
Comment est né votre intérêt pour Matisse ?
Éric Alliez : Trois choses m’ont amené à travailler sur Henri Matisse. D’abord, confronté à ses œuvres, j’ai depuis toujours eu la sensation d’être devant des ovnis, de ne pas réussir à ranger mentalement ces œuvres dans l’histoire de l’art et de la peinture moderne la plus commune. Comme si ça ne s’inscrivait pas du tout dans la marche à pas forcés des avant-gardes. Il me semble que l’on ne peut que ressentir cette énergie folle qui se dégage et qui est mise en jeu de façon étrangement maîtrisée dans les œuvres de Matisse. Étrangeté, donc, de quelque chose de très rigoureux qui ne se contient pas. Le deuxième moment, c’est un cours donné par Deleuze en 1981 sur la peinture de Francis Bacon, dont l’un des effets différés a été de me pousser à aller regarder du côté des Écrits et propos sur l’art de Matisse, et de tomber peu de temps après sur les « Autres propos » de Dominique Fourcade dans le premier numéro de la revue Macula. Il s’ouvre sur L’Atelier rouge que j’avais réussi à rater à New York ! Le troisième événement a été, au début des années 1990, ma rencontre avec l’historien de l’art et médiéviste Jean-Claude Bonne, éminent spécialiste de l’ornement et de la décoration. Ensemble, nous avons travaillé sur Matisse, puis dans le sens d’une « archéologie » de l’art contemporain, entre Matisse et Duchamp : cela a été le point de départ de Défaire l’image (Les Presses du réel, 2013). Nous avons en effet moins cherché à comprendre le rapport, qu’il qualifie de décoratif, de sa peinture avec l’environnement architectural que ce qu’il entend par « traduire la peinture en architecture ».
“Le fauvisme n’est pas une affaire de style, mais de conception”
L’exposition que la fondation Louis-Vuitton consacre actuellement à Matisse s’intéresse tout particulièrement à L’Atelier rouge (1911). Quelle est selon vous l’importance de ce tableau ?