Panorama

Le triomphe d’Averroès

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Le triomphe  d’Averroès

Filippino Lippi, Triomphe de saint Thomas d’Aquin sur les hérétiques, 1488-1493, (fresque), chapelle Carafa (mur de droite) de la basilique Santa Maria sopra Minerva, à Rome. © Domaine public

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Cet article est issu du numéro 184 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 octobre 2024.

Jean-Baptiste Brenet a mené l’enquête. Dans un livre érudit et passionnant, Le Dehors dedans. Averroès en peinture, ce médiéviste, professeur de philosophie arabe à l’Université et organisateur de « Falsafa, les rendez-vous de la philosophie arabe » à l’Institut du monde arabe, est parti à la recherche des représentations du maître andalou dans la peinture. Plus exactement de ce qu’on a appelé les « Triomphes de Thomas d’Aquin », une dizaine de tableaux et de fresques italiennes représentant le saint chrétien vainqueur du grand commentateur arabe. En historien de la philosophie plutôt qu’en spécialiste de l’art, il montre, à travers la répétition de ce motif, le rapport paradoxal qu’entretiennent les pensées européenne et arabe, et les liens qui les unissent encore. 

 

Averroès (1126-1198) a un destin hors du commun. Juriste andalou, médecin, philosophe, il est le grand exégète de l’œuvre d’Aristote à laquelle les chrétiens occidentaux n’avaient quasiment plus accès depuis plusieurs siècles. Traduits de l’arabe au latin, ses “grands” commentaires, qui consistent à découper les textes et à les commenter mot à mot, se retrouvent à Paris dans les années 1220. Ils bouleversent l’Université qui vient de naître, à un moment crucial de l’histoire où la philosophie n’est plus seulement conçue comme une propédeutique pour devenir théologien, alors que de jeunes philosophes s’écrient “ibi statur” – en latin, “on s’arrête là”. Tous, philosophes autant que théologiens, lisent et discutent alors le “Commentateur” arabe pour comprendre le penseur grec.

“Puisque l’office du sage n’est pas seulement d’éclairer et d’édifier, mais aussi de corriger et de vaincre, on figure Averroès, l’antihéros célèbre, l’opposant renversé, aux pieds de Thomas d’Aquin”
 

Parmi les ouvrages redécouverts – la Métaphysique, la Physique, les traités de biologie et d’éthique… –, le Traité de l’âme, particulièrement difficile pour le lecteur, pose un sérieux problème de compréhension. Plus précisément le livre III, consacré à la “noétique”, ou “doctrine de l’intellect”. Sur la question de l’âme humaine, l’interprétation d’Averroès déclenche en effet un scandale à partir des années 1250. Car, au nom d’Aristote, il soutient trois thèses inadmissibles : premièrement, qu’il n’y a qu’un seul intellect pour tous les hommes, ce qu’on appellera le “monopsychisme” ; deuxièmement, que cet intellect est séparé des individus, comme un être à part ; et troisièmement, que cet intellect est éternel, qu’il nous précède et qu’il nous survivra – ce qui revient à nier la Création. Pour les théologiens latins, comme Albert le Grand (v. 1200-1280) ou Bonaventure (v. 1221-1274), ce n’est pas une erreur locale ou un égarement pardonnable. Il s’agit d’une dérive extravagante dans la lecture d’Aristote, qui conduit à ruiner la rationalité même de l’homme, à détruire ce qui était censé le définir en le distinguant de l’animal, en le rendant capable de morale, de politique et en l’orientant vers Dieu. Dans cette opposition frontale, le théologien dominicain Thomas d’Aquin (1225-1274) livre une attaque et une récusation en règle. Ce dernier est certes favorable à la philosophie mais, sur la question de l’intellect, il dénonce la lecture d’Averroès qu’il appelle non plus le “Commentator” mais le “Depravator”, le corrupteur de l’aristotélisme. Ce conflit se prolonge longtemps dans les universités européennes, notamment en Italie du Nord, et il prend forme en art, à travers le motif des “triomphes”, peints dès le XIVe siècle et durant deux cent cinquante ans. Il s’agit de montrer le génie de Thomas d’Aquin, la perfection de sa théologie et de son rapport à la vérité – le saint a été canonisé très rapidement, dans un contexte difficile, et il faut justifier cette décision du pape. Puisque l’office du sage n’est pas seulement d’éclairer et d’édifier, mais aussi de corriger et de vaincre, on dispose à ses pieds, isolé des bienheureux bénéficiaires de la doctrine, Averroès, l’antihéros célèbre, l’opposant renversé. »

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