Dossier/“À qui appartient mon temps ?”
Maladie, dépendance, burn-out… Comment déjouer la montre ? Les réponses de 6 philosophes
(de g. à dr. et de haut en bas) Gérald Bronner, Elsa Godart, Pierre Zaoui, Michel Malherbe, Laurence Hansen-Love, Roger Pol-Droit. © Edouard Caupeil pour PM - © Philippe Matsas/Leextra via Opale - © Xavier Schwebel pour PM - © Didier Goupy / Signatures - © Serge Picard pour PM - © Didier Goupy / Signatures
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Cet article est issu du numéro 199 de Philosophie magazine, en kiosque le 29 avril 2026.
Les six philosophes que nous avons interrogés ont tous vécu la contrainte du temps qui ne nous appartient plus tout à fait : l’épreuve de la maladie, le bouleversement de la naissance ou celui de la dépendance, le trop de travail… Mais ils ont aussi trouvé les moyens de répondre à cette dépossession, philosophie aidant.
Le temps des sollicitations avec Gérald Bronner
“Je m’enchaîne à des habitudes pour ne pas succomber à mes addictions”
Sociologue spécialiste des biais cognitifs, des croyances et de l’économie de l’attention, Gérald Bronner a notamment signé À l’assaut du réel (PUF, 2025). Il met en place un emploi du temps drastique pour résister aux trop nombreuses sollicitations.
« Je m’efforce quotidiennement de préserver mon temps de travail en limitant le temps dévolu aux écrans. Car si nous disposons globalement de plus en plus de disponibilité mentale depuis le XIXe siècle, ce temps de cerveau finit absorbé par les écrans. Je régule en me fixant un emploi du temps rigoureux. Je résiste à la tentation d’errer sur les réseaux sociaux. Quand j’ai une publication à faire, je m’en occupe uniquement le matin et je réponds aux messages en fin de journée. Entre-temps, j’essaie d’ignorer les sollicitations – j’ai désactivé toute forme de notification – pour me consacrer au temps long de l’écriture. Écrire est le meilleur des anxiolytiques. Pas un jour sans ligne, généralement le matin. C’est ce que j’appelle le temps plein de la créativité, opposé au temps aliéné des écrans… dont j’ai fait un sujet d’étude. Je suis mon premier laboratoire : si je peux analyser les dangers du marché de l’attention, c’est que j’y suis moi-même sensible. J’ai renoncé à la télévision il y a vingt-cinq ans non par snobisme mais parce que la tentation était forte ! Comme Ulysse qui s’enchaîne au mât pour ne pas céder au chant des sirènes, je m’enchaîne à des habitudes pour ne pas succomber à mes addictions. J’ai beaucoup de rituels. Ce sont d’autres formes d’aliénation temporelle, mais volontaires et qui circonviennent mes angoisses métaphysiques.
La philosophie et la bonne connaissance du fonctionnement du cerveau permettent de rester sur nos gardes. Je pense au test du marshmallow, conduit par le psychologue Walter Mischel à l’université Stanford en 1972. Il consiste à proposer à un enfant de résister à la jouissance à court terme pour obtenir un bénéfice à moyen terme, en l’occurrence deux guimauves plutôt qu’une. La conclusion de l’expérience est que les enfants les plus patients, ceux qui témoignent de la plus grande maîtrise d’eux-mêmes, réussissent mieux dans la vie. Ces conclusions ont été discutées, et je ne prétends pas moi-même être mieux équipé que les autres, mais disons que je demeure extrêmement vigilant. Par exemple, je refuse d’avoir une console de jeux vidéo – j’en ai eu une – parce que si je joue, je ne produis pas d’œuvre.
Je reçois beaucoup de propositions de conférences, et j’en accepte facilement au moins deux par semaine. Quand le président de la République m’a nommé responsable de la commission sur “Les Lumières à l’ère numérique”, j’ai d’abord sombré dans une minidépression. Je redoutais de m’engager dans ce travail très chronophage. Je l’ai fait par “devoir”, parce que je suis fonctionnaire et que le sujet m’intéresse depuis des années. J’y ai donc travaillé tous les jours pendant trois mois, samedi et dimanche compris. Mais je ne parvenais plus à écrire autre chose. Or je continue d’avoir besoin de différentes activités, de “saucissonner” mes journées. Je suis incapable d’écrire huit heures par jour. Je travaille vite mais intensément, sur des temps très courts, après quoi mon cerveau est sec. Je suis plutôt turbo que diesel ! »
Le temps de la maladie, avec Laurence Hansen-Løve
“J’ai vécu un moment stationnaire, figé dans la répétition”
Professeure de philosophie et autrice de Ce que la philosophie doit aux femmes (Robert Laffont, 2024), elle a connu l’épreuve de la maladie. Elle a témoigné de cette expérience d’aliénation à travers ses publications sur les réseaux sociaux.
« Le temps du patient hospitalisé est pour moi un temps mort. Je souffre d’une maladie qui nécessite de recevoir des soins à l’hôpital. Il y a quelques semaines, en sortant de ce même hôpital, j’ai été renversée par un vélo et je me suis brisé le col du fémur, ce qui a nécessité une opération. Face à cet enchaînement de catastrophes médicales, j’ai été prise en charge avec beaucoup de bienveillance. De 5 heures du matin à 22 heures, les allées et venues ne s’arrêtaient pas. Quand je dis que le temps était “mort”, cela ne signifie pas qu’il ne se passait rien, bien au contraire ! Mais c’est justement cette impossibilité d’être seule et de pouvoir maîtriser son existence qui est aliénante. En temps normal, la conscience du temps présent puise dans le passé pour se projeter vers l’avenir. Notre présent est donc toujours marqué par un dynamisme, un mouvement. Or, à l’hôpital, cette dynamique s’arrête, car il est impossible de se projeter. Je ne savais même pas si j’allais remarcher un jour. Je n’arrivais plus à lire, à me concentrer, ni même à rêvasser. Je vivais donc un moment stationnaire, haché, figé dans la répétition. On devait me faire la toilette, ce qui est en soi une expérience choquante.