Entretien
À l’ouest du futur. Entretien avec Meghan O’Gieblyn
Meghan O’Gieblyn. © Darcy Padilla/Agence Vu pour PM
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Cet article est issu du Hors-série n°62 de Philosophie magazine, en kiosque le 01 août 2024.
Pour l’essayiste Meghan O’Gieblyn, le mythe d’une Amérique conquérante dont la frontière est sans cesse reculée repose sur le fantasme d’un futur inépuisable, d’une corne d’abondance d’où jailliraient encore et toujours machines, inventions et même de nouveaux territoires, fussent-ils virtuels.
Qu’est-ce qui fait la force du mythe de la frontière en Amérique ?
Meghan O’Gieblyn : Ce que nous nommons Frontier ou Border est mythique parce que cette ligne de démarcation s’étend métaphoriquement toujours plus loin vers l’ouest ou vers l’avenir. C’est un horizon qui ne peut jamais être ni atteint ni réalisé. L’objectif est toujours en mouvement, toujours au-delà. C’est plus ou moins la conclusion que l’historien Frederick Jackson Turner développait à la fin du XIXe siècle en affirmant que notre ethos national est constamment renouvelé ou revitalisé par ce contact avec un nouveau seuil, un nouveau côté de l’inconnu. Ceci dit, il y a évidemment une limite physique à la frontière américaine. La Californie est le point final de l’expansion vers l’ouest, et ce n’est pas une coïncidence d’y trouver la Silicon Valley, un endroit qui a absorbé une grande partie de la mythologie de la frontière et des ambitions de ce que le journaliste John O’Sullivan a appelé, en 1845, notre « destinée manifeste ». Vous retrouvez cet élan dans l’utopisme de l’industrie technologique. Au début d’Internet notamment, on avait le sentiment que le monde numérique allait devenir une nouvelle contrée sauvage, un lieu de liberté totale. On le voit aussi aujourd’hui, je pense, dans l’adulation des PDG comme Elon Musk ou Jeff Bezos, dans la célébration de leur libertarianisme et de cette croyance en la circulation sans entrave des capitaux et des données. Il y a une sorte de paradoxe. La Frontier signifie, littéralement, une limite. Mais, dans l’imaginaire américain, elle est justement une limite à partir de laquelle il n’y a plus de limites ni de restrictions. C’est une barrière qui appelle son propre franchissement pour découvrir et conquérir ce qu’il y a derrière – jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à franchir. Au bout, il y a le rêve d’une liberté totale. C’est tout particulièrement perceptible, aujourd’hui, dans les conversations sur l’avenir et le progrès.
Que voulez-vous dire ?
Nous avons cette impression que l’avenir est ce lieu glorieux qui se trouve au coin de la rue, tout juste hors de portée mais plus pour très longtemps. La frontière est passée, en un sens, du physique au numérique, et peut-être de l’espace au temps. C’est une sorte de mythe de l’avenir ou du progrès sans fin. On espère que l’avenir sera d’une manière ou d’une autre exceptionnel. Mais nous savons aussi que nous ne pouvons plus maintenir notre mode de vie actuel ni le rythme du progrès à cause des ressources physiques nécessaires. Il y a une limite à ce que nous pouvons consommer et à la superficie des terres sur lesquelles nous pouvons nous étendre et que nous pouvons coloniser. C’est la raison pour laquelle tous les regards se braquent désormais vers l’espace ou vers le monde numérique, qui sont souvent présentés comme des sortes de lieux spirituels sans limites.