“On change d'ère ?” / Nos grandes questions
“Pourquoi nous ne regardons plus les paysages de la même manière ?” La grande question d'Alexandre Lacroix
Panorama sur la mer de glace du massif du Mont-Blanc depuis la gare d’arrivée du train du Montenvers. D’ici à 2070, le glacier pourrait ne plus être observable depuis ce point de vue. ©Étienne Maury/Colletif Item
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Cet article est issu du numéro 200 de Philosophie magazine, en kiosque le 04 juin 2026.
Notre expérience du monde a basculé sous l’effet d’une prise de conscience écologique. Alexandre Lacroix, auteur d’Au cœur de la nature blessée (Allary Éditions), revient sur cette inflexion de nos sensibilités à la portée métaphysique.
Quelque chose a changé pour moi ces dernières années : je ne me rapporte plus de la même manière à la dimension naturelle du monde. Si je me promène en forêt, au bord de la mer, je ne fais plus la même expérience. Et j’ai l’impression que ce changement ne m’affecte pas seul, qu’il s’est opéré en ce début de XXIe siècle une mutation de nos sensibilités vis-à-vis de la Terre et du vivant.
Avant d’élaborer philosophiquement ce trouble, donnons quelques exemples précis et récents. En février dernier, Météo-France a annoncé, après trente-cinq jours de pluie consécutifs, que notre pays venait d’enregistrer ses plus fortes précipitations depuis 1959. Je me suis déplacé quelquefois en train durant cette période et j’ai pu voir les champs noyés par les crues de la Saône ou de la Gironde. Comme j’habite Paris, j’ai aussi vu les quais de Seine submergés, mais mon quotidien de travail n’a pas été affecté comme celui des agriculteurs. Pourtant, la couleur du ciel, sa luminosité jaune verdâtre, les vêtements souvent mouillés, ma chaîne de vélo qui a rouillé étaient les indices d’un dérèglement plus vaste. Autre exemple : j’ai récemment fait une marche près d’Avignon et me suis étonné – après les déluges – de trouver déjà le sol sec. Les étés caniculaires laissent une terre cuite comme de l’argile dans un four, et des pluies brutales coulent sur cette carapace sans l’assouplir. Plus encore, je n’ai aperçu aucun papillon, aucun passereau, très peu de coquelicots – comme si le territoire était en cours de minéralisation et que les oliviers eux-mêmes semblaient silicifiés.