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“L’enfant s’échine à faire dérailler nos agendas” Comment vivre la paternité ? L'expérience du philosophe Pierre Zaoui
Pierre Zaoui. ©Xavier Schwebel pour Philosophie Magazine.
Dans notre tout nouveau numéro, nous avons interrogé six philosophes qui ont tous vécu la contrainte d’un temps qui ne leur appartient plus tout à fait. Parmi eux, le philosophe Pierre Zaoui. De nouveau père, il exprime les joies et les bouleversements radicaux qu’impose la naissance d’un enfant.
« On n’est pas parent à 50 ans passés comme on l’est à 30 ! Je suis père d’un enfant qui a 2 ans et demi, et j’ai eu d’autres enfants avant lui. Et mon temps ne m’appartient plus. C’est une catastrophe ! Comme l’écrit Nietzsche dans La Généalogie de la morale, “une chaîne m’a été forgée”. L’enfant est une puissance de bouleversement continuel qui s’échine à faire dérailler nos emplois du temps. Il vient constamment désorganiser ce que les Grecs appellent “chronos”, soit le temps des calendriers et des routines. Rien ne se passe jamais comme prévu, rien n’est organisable. Dès que l’on met en place quelque chose, il y a forcément une bronchite ou une grève de la crèche. En outre, ce temps consacré à l’enfant est pris aux autres. Je dois, par exemple, sacrifier le temps de correction des copies de mes étudiants, que je leur rends avec retard – je tire d’ailleurs ma révérence à toutes celles qui élèvent des enfants seules ! Pour glaner des plages de travail, je me tourne vers un deuxième genre de temporalité : le “kairos”, l’occasion fugace qu’il faut saisir au vol. Une sieste dure une heure de plus que prévu ou un ami garde le bébé ? Je lis ou je corrige trois copies.
Les enfants, notre seule transcendance ?
La vie est cependant bien faite. Quand on n’en peut plus d’avoir à porter un lourd paquet, l’enfant fait ses premiers pas. Lorsqu’on en a assez de causer à un petit homme de Cro-Magnon, il se met à parler. Et au moment où changer des couches paraît insupportable, il devient propre. En grandissant, les enfants nous donnent ainsi accès à un troisième type de temporalité nommé “aiôn” : le temps de l’instant et de l’éternité en même temps. C’est un temps qui nous décolle des emplois du temps et des contraintes pour nous placer face à des phénomènes qui ne reviendront pas : les premiers pas, le premier trait d’esprit, la première vraie grosse connerie ou le premier bisou – au début, l’enfant se contente de tendre la joue. Ce sont des moments créateurs qui nous obligent à lâcher prise. Dans ces instants-là, on n’est plus du tout maître de son temps, on essaie humblement de suivre l’événement. Au fond, quand on est athée comme moi, les enfants – neveux, nièces, filleules, étudiants, enfants d’amis… – sont la seule transcendance que l’on puisse avoir. Ils nous offrent un peu d’éternité. Comme le dit Gargantua à son fils Pantagruel : “Par toi je vais survivre.” »