Dossier / “Que faire de nos angoisses ?”

Amélie Nothomb et Pierre Zaoui : au cœur des ténèbres

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Amélie Nothomb et Pierre Zaoui : au cœur des ténèbres

Amélie Nothomb et Pierre Zaoui. © Manuel Braun pour PM

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Cet article est issu du numéro 184 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 octobre 2024.

Quand la romancière Amélie Nothomb rencontre le philosophe Pierre Zaoui dans une pièce plongée dans l’obscurité, une intimité se crée, mettant en lumière leurs craintes et tremblements.

 


À l’origine de ce dialogue, il y a une idée un peu folle : si nous invitons une célèbre romancière et un éminent philosophe à échanger sur le thème de l’angoisse, ne faudrait-il pas le faire dans des conditions appropriées ? Et qu’y a-t-il de mieux qu’un dialogue dans le noir ? Cependant, il n’est pas si simple de trouver une obscurité totale à Paris. C’est pourquoi j’ai pensé organiser la rencontre dans la remise qui se trouve au sous-sol de l’école d’écriture que j’ai cofondée, Les Mots, dans le Ve arrondissement. Comme cela devait avoir lieu après la tombée de la nuit, j’ai proposé aux auteurs de boire un peu d’alcool, puis j’ai hésité. On sait par ses écrits qu’Amélie Nothomb raffole de champagne : mais n’est-ce pas là une boisson trop festive ? Je me suis rabattu sur un vin rouge, le bien nommé Château Chasse-Spleen. Quand je suis arrivé avec une demi-heure de marge, Amélie Nothomb était déjà là, en train de poser pour des photographies prises à la lueur de la bougie. Pour le dialogue lui-même, nous nous sommes contentés de la flamme discrète d’un chauffe-plat avant de plonger dans le noir complet. Que dire de cette expérience ? L’obscurité crée rapidement une intimité. Et elle est presque gênante quand on se connaît mal. Elle a néanmoins encouragé chacun à évoquer son rapport à la mort, à la peur ou à l’espérance religieuse sans circonvolutions. Pour ne pas entraîner d’emblée mes invités dans un abîme, je leur ai d’abord proposé de s’exprimer sur leur rapport aux oiseaux. Dans Psychopompe, Amélie Nothomb explique qu’elle a compris au début de son adolescence que l’oiseau serait son « mystère ». Quant à Pierre Zaoui, il ouvre son dernier essai par cette citation de l’artiste italien Giuseppe Penone : « Je laisserai toutes sortes d’oiseaux voler chez moi ; je ne fermerai jamais les fenêtres. » Est-ce à dire que tous deux rêvent d’échapper à ce qui pèse, d’un rapport au monde plus aérien ?


Amélie Nothomb : J’avais 11 ans quand l’oiseau est entré en moi. J’ai mis des années à comprendre ce que cela pouvait bien vouloir dire. La première explication qui m’est venue était idiote : selon le cliché, l’oiseau serait le symbole de la liberté. Mais le nombre de contraintes qui frappent l’oiseau est immense. L’oiseau, c’est le vol, et le vol, c’est une angoisse continuellement surmontée. Voler consiste à provoquer une tension et à la résoudre, à se jeter dans le vide puis à trouver une solution à ce problème. Par ailleurs, l’oiseau a un rapport immédiat au monde. Nous sommes tous à la recherche d’un accès à une telle immédiateté. Mais pour ce qui est de laisser entrer les oiseaux chez soi… Un jour, une hirondelle est entrée par erreur dans mon appartement parisien. C’était épouvantable. Non pas pour moi, mais pour elle. Elle se cognait sans cesse aux murs. Elle a passé un sale quart d’heure. Elle découvrait, justement, la frustration. Pour laisser entrer les oiseaux, il faudrait avoir beaucoup de fenêtres.

 

Pierre Zaoui : Je n’ai eu aucun rapport aux oiseaux pendant longtemps. J’ai grandi dans un environnement urbain où il n’y avait que des pigeons. Cependant, quand j’ai pris conscience du phénomène de la disparition des oiseaux, en lisant Rachel Carson ou Martin Rueff, j’ai commencé à les regarder d’un œil différent. Il est possible qu’ils disparaissent. Certaines espèces de nos campagnes, comme la linotte, sont menacées. Nos petits-enfants n’en verront peut-être pas, et je trouve que c’est très angoissant, comme l’extinction du vivant en général. Friedrich Nietzsche est le philosophe le plus sensible à la métaphore de l’oiseau. Cependant, sa préférence va à l’aigle, immense et déployé, planant comme une menace au-dessus de nos têtes. J’avoue que, pour moi, qui ai tendance à m’identifier à la musaraigne, au blaireau, à la petite souris, cette figure reste plutôt effrayante.

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