Nouveau numéro chez votre marchand de journaux

“Le yoga permet une forme de connexion au cosmos” : le “sentiment océanique” par Jeanne Burgart Goutal

Temps de lecture : 3 min

“Le yoga permet une forme de connexion au cosmos” : le “sentiment océanique” par Jeanne Burgart Goutal

Jeannne Burget Goutal. ©Robin Plus

À la fois apaisement et dissolution de soi, la fusion avec le monde est un sentiment ambivalent, affirme la philosophe et professeure de yoga Jeanne Burgart Goutal dans notre nouveau numéro. Coautrice de la bande dessinée Yoga Shalala (Tana Éditions, 2024), elle publie à la rentrée un essai consacré aux mineurs non accompagnés. 


« Difficile de mettre des mots sur une expérience qui frôle l’indicible ! Mais je l’ai approchée dans trois domaines : la pratique du yoga, la randonnée – à condition d’être seule – et la sexualité. Je ne suis pas complètement sûre qu’il s’agisse du sentiment océanique, mais cela doit s’y apparenter. Ce sont des moments hors langage, de pure présence sensorielle, fusionnelle, évacuant le discursif. En sanskrit, et rappelons que c’est l’Inde qui a inspiré ce sentiment à Romain Rolland, il n’y a pas un seul terme, mais une pluralité de mots qui tentent de s’en approcher. Par exemple, le Hatha Yoga Pradipika, un traité médiéval, dit que yoga (état d’unité), samadhi (“enstase” selon la traduction de Mircea Eliade), unmani (état au-delà du mental), laya (résorption), advaita (non-dualité), jivanmukti (libération dans la vie)… sont tous synonymes.

Quand j’ai commencé à étudier les textes de yoga, cette profusion – voire confusion  –de mots m’agaçait : j’estimais, avec ma formation philosophique occidentale, que cela témoignait d’un manque de rigueur. J’étais également perturbée par la recherche d’un état sans pensée : en tant que philosophe, j’avais appris à chérir la pensée ! Mais aujourd’hui, après quatorze ans de pratique, cette pluralité me paraît plus honnête. Ce que j’aurais auparavant qualifié de flou est la seule façon d’approcher, avec une forme de sens tremblé, un état inqualifiable.

La première fois où j’ai clairement identifié cette expérience, c’est en consommant un produit dérivé du cannabis, accompagnée par un maître de yoga. Mais en fait, je l’avais déjà touchée dans la danse et la sexualité, et je n’ai plus eu besoin d’y avoir recours ensuite. Cela ressemble à un état connu dans la toute petite enfance, avant le langage, quand les sensations sont à la fois plus claires, plus brutes et plus intenses. J’ai parfois eu l’impression d’échapper au temps, de me situer dans une pure présence. Ce qui peut s’expliquer neurologiquement : la fréquence des ondes cérébrales ralentit. Que ce soit dans la randonnée ou le yoga, c’est aussi un moment où tu sens avec évidence ton appartenance au cosmos, ne serait-ce que par le va-et-vient du souffle qui te relie aux forêts. Le plus marquant, surtout, c’est que tu te sens amoureux, sans objet ni raison. Tu te sens en amour, ému, émerveillé, tu ne peux pas t’empêcher de sourire – c’est à la fois très addictif et très libérateur ! Parfois c’est très fugace. Mais même dans ce cas, ce n’est pas juste un moment jouissif et suspendu : c’est une expérience qui a du sens et infuse dans toute la vie. Après cela, on ne peut plus “être moderne”, comme dirait Bruno Latour. On ne peut plus se percevoir comme un individu isolé, on sait intimement qu’on fait partie du tout. 

Ces expériences ont toutefois été liées à une période de ma vie assez dure, pendant laquelle la recherche d’émotions extrêmes de fusion – jusqu’à une relation d’emprise – allait de pair avec un profond mal-être. Je me suis souvent demandé ce que je cherchais là. Surtout avec le yoga. Car l’apaisement auquel on peut parvenir – cet état où le souffle devient si subtil qu’il en est presque imperceptible – n’est pas très loin de la mort. Plus aucune tension, donc plus aucun désir vers quoi que ce soit… L’indianiste Michel Angot qualifie d’ailleurs le yoga de “suicide ontologique” ! Il s’agirait de s’abolir, de se dissoudre, comme une goutte d’eau dans l’océan. Psychanalytiquement, c’est louche – une régression intra-utérine vers la mer/mère ? Ce potentiel mortifère fait que ces expériences osmotiques demeurent pour moi teintées d’ambivalence. 

Mais je pense qu’on peut les resymboliser plus positivement. La métaphore aquatique qu’on trouve dans plusieurs textes peut être lue dans ce sens : non pas un retour à l’inorganique, un avatar de la pulsion de mort, mais plutôt une immersion dans la source de vie. Certes, l’eau évoque nos origines, ainsi qu’un idéal de non-séparation, de communion amniotique précédant le moment de déchirement de la naissance et de l’individuation. Mais cette métaphore permet aussi de dire le flux, le mouvant, le vivant, d’envisager des contraires ensemble, et c’est ce qui me paraît “sauver” ce sentiment océanique si étrange. » 

5 penseurs livrent leur expérience du sentiment océanique