Entretien

Le « père de toutes choses ». Entretien avec Pierre Judet de La Combe

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Le « père de toutes choses ». Entretien avec Pierre Judet de La Combe

Pierre Judet de La Combe. © Olivier Roller/Divergences

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Cet article est issu du Hors-série n°64 de Philosophie magazine, en kiosque le 13 mars 2025.

« La guerre est de tous le père » ? Le propos d’Héraclite est paradoxal. L’helléniste Pierre Judet de La Combe éclaire ici l’une des plus célèbres phrases d’un philosophe qualifié d’obscur.

 

Le philosophe grec Héraclite, réputé obscur, affirme que la guerre est père de toutes choses ? C’est clair, non ?

Vous évoquez le fragment 53 : « La guerre est de tous le père, de tous le roi ; et les uns l’appellent dieu, les autres homme ; les uns, elle les fait esclaves, les autres libres. » Si on suit l’analyse proposée par Jean Bollack et Heinz Wismann, que je reprends ici, Zeus est le père de tous les hommes, et non de « toutes choses » : pantôn est un masculin, comme le montre l’opposition esclaves/libres en fin de phrase. Ce passage est paradoxal, car Héraclite affirme que la guerre est à la fois le père et le roi de tous, exerçant une fonction similaire à celle de Zeus. Paradoxe, puisque le père est traditionnellement celui qui assure la paix au sein de la famille. Or, ici, Héraclite attribue à la guerre un rôle fondamentalement opposé à celui de pacificateur. Pourtant, il ne fait pas vraiment l’éloge de la guerre. Il met en avant son pouvoir égalisateur : durant un combat, les adversaires se retrouvent, un temps, à égalité, dans une lutte où les pertes humaines sont partagées. Ainsi, la guerre crée une forme de communauté, une solidarité née de l’épreuve, une communauté d’existence. Chez Héraclite, la lutte n’est pas simplement destructrice, elle rassemble. Elle peut même être rassurante, car elle engendre une forme d’unité. Dans la suite de la phrase, « c’est la guerre qui fait que les uns sont dieux et les autres hommes », Héraclite affirme que la guerre révèle l’existence en tant que substrat fondamental, d’une réalité où l’égalité s’impose. À ses yeux, ce n’est pas le droit qui détermine les identités et différencie les fonctions, mais la guerre, qui établit que certains sont dieux et d’autres hommes.

Comment comprendre ce mode de création de l’identité ?

Pierre Judet de La Combe — Dans la Grèce antique, les dieux participent à la guerre, mais il n’est pas toujours évident de distinguer qui est dieu et qui est homme. Ainsi, Athéna confère à Diomède la capacité de reconnaître les dieux ( Iliade V, 127 sq.) : « La brume qui était sur tes yeux, je l’ai enlevée / pour que tu reconnaisses qui est dieu, qui est homme. » Grâce à ce pouvoir, Diomède peut attaquer Aphrodite puis Arès en connaissance de cause, et c’est donc la guerre qui révèle la nature divine. La guerre distingue aussi les hommes des esclaves. Même un grand héros peut devenir esclave s’il perd. La relation entre l’homme et l’esclave est donc une relation de conflit, essentiellement fonctionnelle, qui dépend des circonstances. La guerre forge cette identité. La guerre étant le « roi de tous », en un sens positif pour le mot « roi », elle n’anéantit pas tout ; elle établit un ordre, un principe d’organisation. Pour Héraclite, les principes qui encadrent et permettent la vie humaine grâce à des hiérarchies strictes – mortels/dieux, hommes libres/esclaves – reposent sur la guerre, qui pose, pour un temps, un principe d’égalité. La guerre, qui n’est pas une affaire familiale, permet à la famille d’exister, par la coexistence, dans la même maison, des hommes libres et de leurs esclaves. À ce titre, elle est père de famille. C’est cette guerre, en tant que non politique et non familiale, qui permet à l’ordre familial, et donc politique, d’exister. Elle établit la distinction entre esclaves et hommes libres, dieux et humains. Ce partage, qui sépare les hommes des dieux, est ce qui crée l’harmonie, car il donne naissance à un cosmos, un monde ordonné. Cependant, cette harmonie ne peut émerger que lorsqu’elle est mise en question, dans la lutte. Rien n’existe en soi : tout réside dans une interrelation conflictuelle.

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