À la source
Le mystère de la naissance
© Isaac Quesada/Unsplash
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 180 de Philosophie magazine, en kiosque le 30 mai 2024.
Tout autant que la mort, la natalité est l’un des traits fondamentaux de la condition humaine. Si elle suscite l’espoir de renouveler un monde commun, elle nous ramène également à notre dépendance à autrui tout en questionnant qui nous sommes intimement. Trois auteurs tentent d’éclairer cette énigme vertigineuse.
Depuis ses origines, l’ambition de la philosophie est d’apprendre à mourir. Un programme qui laisse dans l’ombre ce dont la mort est l’envers, la vie, et plus encore son point de départ : la naissance. Comme horizon ultime, la mort gouverne nos destins et focalise toutes les préoccupations ; la naissance, au contraire, est toujours déjà là, donnée comme une évidence, et ne suscite pas d’attention particulière. Contre cet oubli de l’événement inaugural, Hannah Arendt voit dans la « natalité » le fait fondamental de la condition humaine dans Condition de l’homme moderne. Pourquoi ? Parce que la naissance permet l’avènement de l’inédit, de l’imprévisible, de l’inattendu. C’est par l’arrivée incessante de nouveaux êtres humains que ce monde peut être « sauvé » de la sclérose et de la répétition du même. Aux fantasmes figés d’éternité, érigés pour contrecarrer l’angoisse propre à notre finitude, le « miracle » de la natalité oppose un espoir – une foi dans la capacité régénérante des nouvelles générations. Elle constitue une « chance d’entreprendre quelque chose de neuf, quelque chose que nous n’avions pas prévu » et ainsi de « renouveler un monde commun ».
“La naissance permet l’avènement de l’inédit, de l’imprévisible, de l’inattendu”
Avant même de pouvoir investir activement ce pouvoir de commencer, l’irruption même du nourrisson transforme l’existence de tous les vivants. Encore faut-il accueillir les nouveaux venus dans un monde qui les précède : leur faire une place et les accompagner. L’humain, contrairement aux autres mammifères, naît prématuré. Pour survivre, il doit être enveloppé de tous les soins, ceux de sa famille et ceux de la communauté, où il surgit, comme le souligne le phénoménologue Jan Patočka dans Le Monde naturel et le mouvement de l’existence humaine. La vérité que nous rechignons à nous avouer et que, pourtant, la naissance ne cesse de nous rappeler, c’est notre dépendance originelle. Le fait oublié de notre naissance invalide la chimère d’une autonomie souveraine de l’individu. Avant de tenir debout tout seuls, nous sommes venus au monde dans une radicale précarité : abandonnés à notre impuissance, nous avons d’abord vécu de l’autre, par l’autre. La vie humaine est dès le départ sociale. Elle suppose une hospitalité première sans laquelle le miracle de la natalité serait vite balayé. Pour se déployer, l’existence doit pouvoir s’enraciner dans la chaleur protectrice d’un foyer qui comble la faille du besoin et de la nécessité dans notre être.