Le jardin d’Éden et les prémices de l'humanité
Cet article est issu du Hors-série n°65 de Philosophie magazine, en kiosque le 07 mai 2025.
Il était une fois l’Éden, le jardin des jardins, le paradis du vivant ou, mieux, la vie comme paradis.
Il en va des jardins comme des « il était une fois » : ils inaugurent les histoires. On pourrait même dire que le jardin est l’équivalent, dans l’espace, de ce que représente le « il était une fois » dans le temps ; c’est là où tout commence. Et le jardin des jardins, le tout premier de l’humanité – avant même que celle-ci devienne ce qu’elle est –, ne déroge pas à la règle : il marque le début d’une longue histoire. La Bible est envahie de jardins, ils en constituent le fil rouge – ou vert : du paradis terrestre à Gethsémani, le jardin des oliviers où Jésus de Nazareth attend l’heure de sa mort, en passant par le jardin clos où une jeune fille de Judée, appelée Marie, reçoit la visite d’un ange, sans oublier les déserts, exacts antonymes des jardins, où prêchent les prophètes et où, plus tard, iront se retirer les ermites. Le jardin dessine le lieu où le divin vient à la rencontre des hommes et où quelque chose d’inhabituel survient. Ce n’est en aucun cas une utopie, mais tout le contraire des villes. Que fait en effet Caïn après avoir tué Abel, son frère ? Il part vers l’est, plus loin que le jardin d’Éden, pour bâtir une ville. Si c’est dans un jardin que Dieu parle aux hommes, c’est dans une ville que les hommes s’éloignent de Dieu. L’harmonie est rompue et surgissent le travail, la sueur, le sang et les larmes. Alors que dans le jardin d’Éden ne régnait que la paix. Il faudrait d’ailleurs dire le jardin dans l’Éden, dont il ne constitue qu’une partie : « Yahvé Dieu planta un jardin en Éden, à l’orient. » À quoi ressemble-t-il, ce jardin d’avant le temps, décrit au chapitre II de la Genèse ? Il est planté d’arbres de toutes espèces, à la fois beaux et comestibles : au paradis, la beauté se mange. Elle n’est pas à distance, elle n’est pas à (se) représenter ni uniquement à voir, elle est tout entière donnée. On pense à ce regret exprimé par la philosophe Simone Weil : « La grande douleur de la vie humaine, c’est que regarder et manger soient deux opérations différentes » ( Les Formes de l’amour implicite de Dieu, 1942). Précisons que la subsistance de l’homme est assurée par les arbres, non par la chair animale : au paradis, on est végétarien. Parmi tous les arbres plantés, il s’en trouve deux très particuliers : l’arbre de vie et celui de la connaissance du bien et du mal, auquel l’homme ne doit pas toucher car il n’est pas dans sa vocation de décider de ce qui est bien et de ce qui est mal. C’est là la prérogative de Dieu. Un fleuve d’une eau qui ne tarit jamais y donne naissance à quatre cours d’eau, traversant quatre pays, faits d’or et de pierreries, et délimitant les quatre régions de l’espace : le Pishon, le Gihon, le Tigre et l’Euphrate. On se trouve quelque part en Mésopotamie, et la description qui est faite peut avoir été influencée par les jardins royaux de Perse. C’est d’un jardin que naît l’homme. Adam n’est pas un nom propre mais désigne l’humain, et vient d’ adamah , qui signifie « terre » ou « glaise ». En effet, alors que Dieu avait créé la terre et le ciel mais qu’il n’existait encore ni jardin, ni arbre, ni champs, car il n’avait pas plu, « un flot montait de terre et arrosait toute la surface du sol. Alors Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant. » L’humain est fait d’eau et de terre. Sa venue est inséparable de la création d’un jardin : « Yahvé Dieu planta un jardin en Éden, à l’orient, et il y mit l’homme qu’il avait modelé. » Ce jardin est un éden, un lieu de délices. C’est ainsi que la Septante, la traduction grecque de la Bible, traduit le terme hébreu en « jardin de plaisir » ou « paradis ». Jardin et bonheur : les deux sont indissociables. L’homme est dépositaire de ce paradis, il n’en est pas propriétaire : « Yahvé Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Éden pour le cultiver et le garder. » La nature est un legs, le bonheur un héritage, en aucun cas une possession ou un dû. Le texte biblique définit l’homme comme « un être vivant » parmi tous autres vivants, sans césure, sans séparation même entre ce qui est sauvage et ce qui ne l’est pas, entre les bêtes sur terre et les oiseaux dans le ciel. Nous sommes avant la distinction entre nature et culture, avant même la distinction entre divin et humain, avant toute distinction, en réalité. Nous ne sommes pas dans le monde de l’homme mais dans le règne du vivant, où tout coexiste, et où le Très-Haut lui-même vient se promener « à la brise du jour », quand descend le soir. Le paradis, c’est le vivant, sans séparation. Et, de nos jours, lorsque nous insistons sur la notion de vivant pour y inclure l’homme au même titre que toutes les autres espèces et en harmonie avec elles, c’est le sens biblique du jardin d’Éden que nous retrouvons. L’homme n’est tout au plus qu’un gardien de la nature. C’est à ce titre que lui revient d’accorder à tout être l’honneur d’avoir un nom – pas pour qu’il lui appartienne mais pour qu’il s’en souvienne : Dieu amena à l’homme « toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel […] pour voir comment celui-ci les appellerait. » Rien de conquérant dans son rôle, qui est certes de « cultiver » mais aussi de « garder ». Tout peut être changé – le paradis est un jardin, pas un endroit où l’on ne fait rien – mais tout doit rester intact. C’est parce qu’ils sont simplement vivants, sans aucun autre trait distinctif, qu’homme et femme peuvent aller et venir nus, sans honte : « Or tous deux étaient nus, l’homme et sa femme, et ils n’avaient pas honte l’un devant l’autre. » La peau est l’équivalent du pelage chez les animaux ; ce n’est pas ce que l’on doit cacher. C’est le vêtement qui cache. Le paradis, c’est aussi la vie, c’est-à-dire le fait qu’elle est en soi un plaisir, et que le bonheur est simplement de vivre. C’est en ce sens que l’Éden est un jardin de délices, un lieu d’abondance. Tout le contraire du manque, de la perte et de l’attente. Et c’est cela que nous avons perdu, car, comme le dit Pascal en 1670 : « Si notre condition était véritablement heureuse, il ne faudrait pas nous divertir d’y penser. » ( Pensées, édition de Philippe Sellier, Poche, 2008, fragment 104). C’est que, désormais, nous avons quitté le paradis. Nous sommes jetés dans le monde, qui n’a plus rien d’un jardin. Mais c’est là une autre histoire.
LE LOTUS
Comme le majestueux lotus qui naît de la boue, le bonheur peut pousser sur un terrain de souffrance. La fleur, symbole de sagesse, invite ainsi à la réconciliation avec le monde...
Roi des jardins d’eau, le lotus est une fleur sacrée par excellence dans le bouddhisme et l’hindouisme. Vishnu est « celui à l’œil de lotus ». Bouddha, lui, est fréquemment comparé à cette plante singulière : de même que « le lotus né et grandi dans l’eau s’élève au-dessus de l’eau sans être souillé par elle, ainsi le Bouddha, né et grandi dans le monde, a triomphé du monde et y demeure sans être souillé ». Le lotus de la sagesse est un petit miracle qui jaillit au cœur des mares les moins charmantes. « Sans boue, pas de lotus, dit le moine Thich Nhat Hanh. La fleur de lotus est parmi les plus belles, et elle pousse dans la boue. Beaucoup de personnes ont peur de la souffrance, mais elle est comme la boue qui aide votre bonheur à pousser. De la boue naît la fleur de lotus. De votre souffrance peuvent naître bonheur et accomplissement. » Comme le lotus immaculé, symbole de pureté, qui surnage à la surface de l’eau trouble, nous pouvons nous délivrer des douleurs de l’existence, en rejoignant un autre plan. Cette métaphore se retrouve en dehors du monde indien : « L’âme se déploie, comme un lotus aux pétales innombrables », proclame le poète Khalil Gibran dans Le Prophète . Plutôt que de se replier sur soi, il s’agit de se libérer à la prison de l’ego. L’âme doit fleurir : « Je me sentais calme et lucide. Comme un lotus s’ouvrant. [...] Nous participons tous à la création : nous n’avons qu’à nous ouvrir pour découvrir ce qui est déjà là », affirme Henry Miller. Alors, le plus intime et le plus extérieur se touchent : la frontière entre l’homme et le monde s’efface. C’est toute cette sagesse que symbolise la flottaison du lotus. Sa fleur invite à une réconciliation et suggère l’apaisement des tensions. Pas étonnant qu’il désigne l’une des positions les plus connues du yoga !