Un grand concept expliqué

“L’Amor fati” chez Nietzsche, c’est quoi ?

Temps de lecture : 4 min

“L’Amor fati” chez Nietzsche, c’est quoi ?

Friedrich Nietzsche. © Domaine public

Empruntée aux stoïciens, où elle s’appuie sur l’idée d’une harmonie universelle, la formule trouve chez Nietzsche une reformulation tragique et volontariste, articulée à l’idée d’« éternel retour ». Nicolas Tenaillon, professeur de philosophie, nous l’explique.


 

En latin, cette locution signifie « l’amour des faits » (ou du destin), autrement dit l’acceptation joyeuse de la réalité. Si Friedrich Nietzsche attribue la formule au stoïcisme antique, aucun de ses représentants ne l’utilise telle quelle. Pourquoi donc ce pseudo-héritage ? Qu’est-ce que l’auteur du Gai Savoir (1882) emprunte aux philosophes romains du destin (fatum) et qu’ajoute-t-il à leur conception du monde, quitte à la transformer radicalement ?

Accepter les choses, oui mais comment ?

Assurément, l’amor fati chez Nietzsche est d’inspiration stoïcienne. Cette formule résume en effet le conseil qu’Épictète donnait dans son Manuel : « Ne cherche pas à ce que les événements arrivent comme tu le veux, mais veux qu’ils arrivent comme ils arrivent » ; et plus encore ce que l’empereur Marc Aurèle se disait à lui-même : « Aime seulement ce qui t’arrive et ce qui t’est filé par le destin. Car qu’est-ce qui pourrait mieux te convenir ? » (Pensées pour moi-même, VII, 57). Accepter l’adversité des choses en gardant toujours la pleine maîtrise de soi, c’est manifester une force de caractère que l’auteur de La Volonté de puissance ne cesse de valoriser dans toute son œuvre.

 

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Mais si les stoïciens sont sur ce point admirables, ils le sont beaucoup moins aux yeux de Nietzsche lorsque l’on considère le motif qui chez eux justifie l’amor fati : la croyance que le destin est rationnel, que le fatum ne fait qu’actualiser le Logos qui, tel un « feu artiste », traverse le monde de manière immanente pour l’ordonner harmonieusement. C’est là projeter sur la nature des valeurs qu’elle dément jour après jour, elle qui n’est que chaos, force aveugle déraisonnable en tout point : « Vous voulez vivre “selon la nature” ? Ô nobles Stoïciens, quelle duperie dans les mots ! », écrit Nietzsche (Par-delà bien et mal, §9, 1886). L’amor fati du stoïcisme n’est donc pas un amour véritable parce qu’il n’a rien de positif : c’est un amour arrangé, bien plus subi que choisi, une forme de résignation qui passe pour de la sagesse parce que cet amour mène à l’indifférence (apatheia) et à une prétendue tranquillité de l’âme (ataraxia).

Un renversement psychologique : l’“amor” avant tout

Le motif de l’amor fati tel que le conçoit Nietzsche est, lui, bien plus ambitieux. Il vise à majorer l’amor plutôt que la croyance au destin pour n’y voir rien de moins que ce qui fait la grandeur humaine :

“Ma formule pour ce qu’il y a de grand dans l’amor fati : […]. Ne pas se contenter de supporter l’inéluctable et encore moins de le dissimuler – tout idéalisme est une manière de se mentir devant l’inéluctable – mais l’aimer”

Friedrich Nietzsche, Ecce homo, « Pourquoi je suis si avisé », §10 (1888)

Cependant, objectera-t-on, comment peut-on aimer pleinement la souffrance qui jalonne le cours de l’existence sans tomber dans le masochisme ?

Lorsque Nietzsche emploie pour la première fois la formule amor fati, dans Le Gai Savoir (1882), sa réponse se veut esthétique :

“Je veux apprendre toujours davantage à voir dans la nécessité des choses le beau : ainsi serai-je de ceux qui rendent les choses belles. Amor fati : que ce soit désormais mon amour ! Je ne veux pas faire la guerre au laid”

Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, §276 (1882)

Mais ce regard qui transfigure le réel en l’embellissant n’est-il pas une autre forme de duperie ? Méditant toujours davantage son rapport à la vie – une vie marquée par la maladie dégénérescente de la syphilis contractée dans sa jeunesse qui le ronge peu à peu et qui le fera sombrer dans la folie en 1890 –, Nietzsche finit par faire de l’amour du destin un intensificateur du quotidien, une manière d’appréhender chaque instant avec l’ivresse de la joie de vivre : « Avoir envers l’existence une attitude dionysiaque : ma formule pour cela est amor fati », écrit-il dans ses Fragments posthumes (XIV, 16).

Affronter l’adversité en l’aimant

Toutefois, faire de l’amor fati l’expression héroïque d’un homme malade serait bien trop réducteur. Même si Nietzsche soutient que la pensée, issue du corps, est bien souvent idiosyncrasique, et que « toute grande philosophie a été jusqu’à présent la confession de son auteur » (Par-delà bien et mal, §6), sa conception de l’amor fati a une portée anthropologique. Et c’est par-là que Nietzsche subvertit la pensée stoïcienne : loin d’être subi, le destin devient ce qui doit être au contraire désiré ardemment avec tout ce qu’il contient de joies et de douleurs. Car c’est en acquiesçant joyeusement à la réalité de la vie, en voulant tout d’elle, que l’homme se réalise comme animal affirmateur.

“Appréhender chaque instant avec l’ivresse de la joie de vivre”

 

Se profile alors derrière l’amor fati, un enseignement nouveau : celui de « l’éternel retour du même » (die ewige Wiederkehr des Gleichen), qui enjoint de vouloir vivre la vie comme si chacun de ses moments devait revenir tel quel. Car alors, à chaque répétition, la force d’affronter l’adversité s’accroîtrait d’autant. L’amor fati nietzschéen, transformant le « il faut » en « je veux », consiste donc à dire oui (Ja sagen) à la vie afin de « se surmonter soi-même » (sich selbst überwinden) pour devenir ce que Nietzsche appelle un « surhomme » (ein Übermensch), c’est-à-dire un homme capable de créer ses propres valeurs.

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