Entretien

La poudre et les mots. Entretien avec Amélie Férey

Temps de lecture : 7 min

La poudre et les mots. Entretien avec Amélie Férey

Iryna Kalinina, 32 ans, une femme enceinte blessée, est transportée hors d'une maternité qui a été endommagée lors d'une frappe aérienne russe à Mariupol, en Ukraine, le 9 mars 2022. © Evgeniy Maloletka/AP/Sipa

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du Hors-série n°64 de Philosophie magazine, en kiosque le 13 mars 2025.

De l’Ukraine à Gaza, l’usage des réseaux sociaux a déplacé une partie des zones de conflit sur le terrain des mots. Cette « guerre des récits » est au cœur de la guerre cognitive. Nous avons demandé à la chercheuse Amélie Férey, autrice de l’essai Les mots, armes d’une nouvelle guerre ? (Le Robert, 2024), d’en définir les contours.

 

Comment distinguer la guerre cognitive de la propagande et autres stratégies de manipulation de l’information ?

Le lien entre opérations militaires et manipulation d’information – notamment pour légitimer ou délégitimer des actions militaires – existe depuis longtemps. Mais ce qui est nouveau avec la guerre cognitive, c’est la portée de ces opérations. L’objectif est d’agir sur le système de perception, qui est constitué par la mémoire, le langage, le raisonnement, la prise de décision. Les progrès dans la compréhension des fonctions cognitives, conjointement à l’avancée technologique, ont été mis à profit dans les rapports de force internationaux. Cela suppose une analyse fine des personnalités et des comportements des personnes visées pour maximiser l’impact des messages diffusés avant de les inonder de contenus pour les mobiliser dans une direction précise. C’est ce qu’a fait Cambridge Analytica avant la première élection de Trump en collectant des données personnelles d’utilisateurs pour cibler les plus susceptibles de participer à des campagnes violentes ou d’indignation, par exemple en identifiant des traits de personnalité spécifiques comme le narcissisme, le machiavélisme ou l’absence d’empathie, ce que les psychologues ont baptisé la « triade noire ».

Pourquoi cet aspect de la guerre est-il devenu si important ?

Amélie Férey — Il y a une conjonction de facteurs. Primo, cela s’inscrit dans une logique de réduction des coûts militaires. Le développement de technologies d’armement est de plus en plus onéreux : selon la (pseudo) loi d’Augustine, du nom d’un sous-secrétaire d’État américain à la Défense, les coûts d’un système d’armes doublent tous les quinze ans. Après la guerre froide, la France comptait plus de 1 000 chars, contre 222 aujourd’hui. Cela rend complexe la conduite de conflits de haute intensité, comme une guerre contre un autre État, car les moyens sont restreints et le soutien extérieur devient crucial. L’exemple de l’Ukraine montre qu’aucun pays ne peut se battre seul, sans un soutien international, en particulier en matière d’approvisionnement en armes. La situation en Russie diffère, car elle n’a pas opté pour une stratégie du tout-technologique, préférant maintenir un grand nombre de systèmes d’armes de l’époque soviétique. Cela rend un acteur plus vulnérable s’il se trouve isolé sur la scène internationale. Ce rapport de force inversé rend l’information encore plus importante, en particulier en ce qui concerne la légitimité des actions. Secundo, la prolifération des capteurs sur le terrain est un facteur clé de ce que j’appelle la « guerre des récits », puisque presque tout le monde possède un téléphone portable. Certaines zones de conflit – Yémen ou Mali –, ont un accès limité à la technologie, mais la connectivité mondiale croît sans cesse, permettant à chacun de filmer et de transmettre des événements en temps réel, ce qui modifie la perception des faits. Tertio, la mondialisation des systèmes judiciaires a renforcé la nécessité pour les États de justifier leurs actions. Les données des champs de bataille peuvent désormais être jugées à l’échelle internationale, et l’information devient un atout stratégique essentiel pour légitimer ou invalider une guerre, d’autant que les juges disposent, via les vidéos, d’un nombre sans précédent de preuves. L’information devient alors aussi précieuse que la poudre.

Cet article est réservé aux abonnés