Philo en phylactères
La “French Theory”, récit en BD d’une aventure franco-américaine
François Cusset. © Francesca Mantovani/Gallimard/Opale.photo – © La Découverte/Delcourt
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La « French Theory », kézako ? L’historien des idées François Cusset, qui publie avec le dessinateur Thomas Daquin French Theory. Itinéraires d’une pensée rebelle (La Découverte/Delcourt), nous raconte en 6 planches commentées l’histoire de ce courant.
Dénoncée par les uns comme un « virus » du wokisme, la « French Theory » apparaît aux autres comme le ferment d’une grande révolution philosophique qui a essaimé dans les luttes féministes et décoloniales contemporaines. Présentation, en texte et en images, d’un courant pluriel et de sa postérité politique, de la France aux États-Unis.
Définir la raison et la normalité par la mise à l’écart des fous et des anormaux

French Theory. Itinéraires d’une pensée rebelle, de François Cusset et Thomas Daquin, p. 75.
© Éditions Delcourt/La Découverte [Afficher l’image]
François Cusset : Il n’est pas aisé de trouver une cohérence conceptuelle ou un corps doctrinaire à ce que l’on a appelé la « French Theory ». Ses auteurs emblématiques, comme Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida ou encore Jean Baudrillard, ont été en désaccord sur presque tout. On peut dire qu’ils ont produit une pensée en rupture avec l’essentiel de l’histoire de la philosophie : critique de la métaphysique, critique de l’histoire, du sujet comme entité fixe, du substantialisme en général. Tout cela au profit d’une pensée plus dynamique, relationnelle, processuelle. Si je résume à grands traits la thèse de Deleuze, Différence et répétition (PUF, 1968), la différence n’est plus un concept déduit mais un processus ininterrompu. Elle n’est plus la conséquence négative d’une identité immuable posée comme première mais devient la condition de possibilité d’existence d’une chose qui n’apparaît qu’à la faveur d’un processus permanent de différenciation, de contraste, dans un champ déterminé. Il n’y a pas de substances ou d’entités fixes – à la place, il y a des écarts, des devenirs, des dérives. Voilà l’opération intellectuelle majeure de la « French Theory ». Évidemment, à partir du moment où l’on prend conscience que le récit historique comme les concepts de l’anthropologie reposent sur des constructions situées dont le processus est – entre autres – déterminé culturellement, c’est tout l’héritage antérieur qui s’en retrouve déstabilisé, mis en danger. Il n’y a plus de droite raison. Au centre de la pensée du pouvoir d’un Michel Foucault, on a ainsi cette opération contre-intuitive consistant à faire dériver la rationalité moderne de l’exclusion sociale de la folie, l’être normal et rationnel du geste de mise à l’écart des anormaux.