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“À Paris, j’ai découvert la misogynie" : Hélène Cixous, icône féministe

Temps de lecture : 13 min

  “À Paris, j’ai découvert la misogynie" : Hélène Cixous, icône féministe

Hélène Cixous. © Laura Stevens/Modds

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Cet article est issu du numéro 197 de Philosophie magazine, en kiosque le 19 février 2026.

Pour se libérer de la logique patriarcale, la femme doit s’emparer de la langue. C’est de cette intuition qu’Hélène Cixous tire son idée centrale : l’écriture féminine, un concept qui a marqué des générations de féministes. Mais comment penser la différence des sexes sans essentialiser la femme ? Nous avons rendu visite à l’écrivaine, chez elle, pour retracer son parcours intellectuel et saisir sa vision du monde.

 

Elle me reçoit dans son salon. Un intérieur intime mais tourné vers l’ailleurs. Le carrelage bleu et blanc de la cuisine, les tissus indiens, vietnamiens… tout vous emmène au-dehors, au-delà de cette France qu’elle n’a jamais vraiment adoptée. Le passé n’est jamais loin non plus, dans cette bibliothèque où trônent les portraits de ses proches, comme celui de son maître à penser Jacques Derrida. Le nid d’Hélène Cixous est perché au dixième étage, transpercé par des vues imprenables sur le sud de Paris. Ses deux chats frôlent mes mollets, me ramenant sur terre. Hélène Cixous n’a pas changé, me dis-je. Elle porte encore ses cheveux courts, blancs désormais, qui lui donnent un air de moine, de Jean Seberg ou de punk – ou, simplement, l’aura d’une femme indépendante. Je note la coquetterie d’un rouge à lèvres, un port de tête altier. Hélène Cixous est une icône et elle le sait, ce qui ne l’empêche pas de m’accueillir chaleureusement. Son regard est perçant, sa voix posée, précise.

Éternelle exilée

« Le soleil se couchait à notre commencement et se lève à notre fin », raconte l’incipit de son premier roman autobiographique, Dedans, publié en 1969. « Je suis née en Orient je suis morte à l’Occident. Le monde est petit et le temps est court. Je suis dedans. » Hélène Cixous naît à Oran, en 1937, dans une Algérie colonisée, bientôt soumise au régime de Vichy. « Ce fut mon lieu d’apprentissage de la réalité telle que nous la vivons aujourd’hui, avec le retour de guerres impérialistes, racistes. » C’est en Algérie qu’elle a, selon ses dires, « perdu tout espoir ». « C’était un pays persécuté, privé de tout, de dignité, de droits, d’école, parce que les jeunes n’allaient pas à l’école. On ne parlait pas des “Algériens”, on disait “les Arabes”. À 3 ans, j’avais déjà compris que nous vivions dans un état de catastrophe totale. Quand j’étais dans la rue, j’avais des malaises à force de voir des mendiants, des gens jetés dans la boue, n’ayant pas de quoi se nourrir. C’était un pays affreux, et pourtant j’en voyais la beauté. »

Sa famille est juive. Sa mère, originaire d’Osnabrück, a fui l’Allemagne nazie dès 1929. « Très vite, j’ai compris quel était mon sort spécifique. Je me percevais comme du vivier de camp de concentration. La moitié de ma famille maternelle avait été déportée, et je le savais. En 1940, Pétain édicta ses lois anti-juives. Nous sommes alors devenus apatrides, et mon père, jeune médecin, fut interdit d’exercer. » De là ce sentiment d’être une éternelle exilée. Hélène Cixous parle d’un « malentendu tragique » : « Les Algériens, que je considérais comme nos semblables, nous voyaient comme des colons. Nous étions pauvres, nous nous enfoncions dans la misère. Mais lorsque je descendais dans la rue, ceux que je croyais être mes copains me crachaient dessus. Ces scènes étaient invivables. » L’écrivaine voit d’un œil désabusé le conflit larvé qui oppose aujourd’hui l’État algérien à son ancien occupant. « La France et l’Algérie, c’est une histoire ratée. Contrairement à ce qui s’est passé pour l’Empire britannique, la France n’a pas été fichue de décoloniser de manière intelligente. Les Anglais étaient tout aussi racistes, mais ils ont été capables de reconnaître qu’ils avaient été des tyrans – comme les Allemands avec les Juifs. Alors qu’en France, on continue à ignorer la réalité historique. Pour les Algériens, c’est insupportable. »

Les parents d’Hélène Cixous déménagent à Alger vers 1946. Son père meurt de la tuberculose à 39 ans. « Les journaux ont écrit qu’il avait probablement payé de sa vie sa colère politique, son dégoût. Au fond de son âme, il y avait une rupture avec la France », commente Hélène Cixous. Ce deuil précoce – elle n’a alors que 10 ans – marque son œuvre romanesque. « Ce fut très brutal. Une explosion qui nous a précipités dans le néant. » Sa mère se retrouve démunie, « sans métier, sans amis, sans famille ». Elle apprend le métier de sage-femme… et emmène sa fille avec elle. La jeune Hélène a 14 ans lorsqu’elle voit ses premiers accouchements. « Je suis alors entrée dans le monde des femmes. » Cette période, marquée par la mort du père et la découverte du miracle de la naissance, lui a « tout enlevé et tout donné en même temps. Avec ma mère, je suis passée du côté de la vie, mais de la vie primitive, celle des femmes ». Une vie d’épreuves, de douleurs mais aussi le siège d’une force incroyable, qu’elle explorera dans son œuvre. Si la grossesse n’est qu’un fardeau pour Simone de Beauvoir, il semble que la puissance vitale d’un corps capable d’enfanter ait irrémédiablement marqué la future écrivaine qui, plus tard, se refusera à réduire le féminin à un sexe inférieur.

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