Les clés d’un classique

Edward Saïd : déconstruire l’Orient, reconstruire la Palestine

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Edward Saïd : déconstruire l’Orient, reconstruire la Palestine

©Ulf Andersen/Aurimages - ©William L.

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Cet article est issu du numéro 194 de Philosophie magazine, en kiosque le 30 octobre 2025.

Edward Saïd est l’auteur en 1978 d’un livre fondateur, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, considéré comme étant à l’origine du postcolonialisme. Son concept d’orientalisme alimente sa pensée sur le conflit israélo-palestinien, dont les derniers événements rendent la lecture de cet intellectuel palestino-américain incontournable.

 

Des hommes blancs en cravate se dandinant sous une pluie de billets de banque, avec pour décor une plage illuminée par la golden hour, et des danseuses du ventre vêtues « à l’orientale » qui rendent leur sourire à Elon Musk, Donald Trump et Benyamin Nétanyahou : postée en février dernier sur les différents comptes du président américain, la vidéo générée par intelligence artificielle est devenue instantanément virale. Elle a fait scandale non seulement parce qu’elle envisage un projet de reconstruction délirant pour la bande de Gaza mais aussi pour le point de vue caricaturalement occidental qu’elle présente. 

Ce dernier correspond point par point à ce que le professeur de littérature comparée Edward Saïd (1935-2003) a appelé, dans un essai paru en 1978 et devenu depuis un classique, l’orientalisme. Dans cet essai touffu sous-titré L’Orient créé par l’Occident, l’intellectuel palestino-américain inaugure ce qu’on nommera par la suite les études postcoloniales et décoloniales, c’est-à-dire l’ensemble des recherches universitaires visant à identifier les mécanismes de la colonisation encore à l’œuvre non seulement dans le champ culturel mais aussi dans les relations entre États. Dans une préface rédigée en 2003, soit l’année de son décès, Saïd prend ses distances avec un champ de recherche qu’il qualifie de « critiques postmodernes sophistiqués ». Il n’en pose pas moins les jalons d’études qui visent à penser à nouveaux frais les dynamiques d’oppression.

“L’orientalisme est fondamentalement une doctrine politique imposée à l’Orient parce que celui-ci était plus faible que l’Occident”Edward Saïd

Lorsque Saïd entame la rédaction de L’Orientalisme, il vit aux États-Unis depuis plus d’une vingtaine d’années. Exilé dès 1951 – après que ses parents ont été expulsés en 1948 de leur maison de Jérusalem, annexée par le tout jeune État d’Israël –, il est professeur à l’université Columbia et membre du Conseil national palestinien, le parlement en exil du peuple palestinien chapeauté par l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Jamais il ne s’en défend : Saïd n’écrit pas « en observateur détaché », comme il l’assume dans La Question de Palestine (1979). Sa réflexion porte le poids des déplacements forcés, de la déshumanisation dont souffrent les Arabes et plus spécifiquement les Palestiniens, ainsi que d’une expérience collective de dépossession, d’exclusion et de tentative d’anéantissement. 

 

Un Orient dénié

Pour conceptualiser sa vision de l’orientalisme, Saïd s’appuie sur la lecture de récits de voyage – qui remontent pour certains au Moyen Âge –, sur des œuvres littéraires et poétiques, concentrées largement sur les XVIIIe et XIXe siècles, ainsi que sur le cadre historique des empires coloniaux occidentaux, notamment britanniques et français, avec pour point culminant l’expédition d’Égypte menée par Napoléon Bonaparte. Ce corpus lui permet de montrer que l’orientalisme n’a rien d’une science objective qui prétend étudier l’Orient et les Orientaux dans toutes leurs dimensions, en brassant à la fois langues, religions et mœurs, mais qu’il s’agit en réalité d’un « style occidental de domination, de restructuration et d’autorité sur l’Orient ». Tout au long de son essai, Saïd en réaffirme plusieurs définitions, qui toutes impliquent un mouvement de l’Occident vers l’Orient expliqué par un sentiment de condescendance, voire de supériorité et de paternalisme du premier, non dénué de préjugés racistes. À ses yeux, « l’orientalisme est fondamentalement une doctrine politique imposée à l’Orient parce que celui-ci était plus faible que l’Occident », ou encore : « En tant qu’appareil culturel, l’orientalisme est tout agression, activité, jugement, volonté de savoir et connaissance. »

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