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“Kantifier” le sexe : le défi de Manon Garcia

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“Kantifier” le sexe : le défi de Manon Garcia

© Sanja Marusic

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Cet article est issu du Hors-série n°60 de Philosophie magazine, en kiosque le 08 février 2024.

Alors qu’il était peu porté sur la chose dans sa vie, Emmanuel Kant offre une boîte à outils féconde pour imaginer, aujourd’hui, après Metoo, à quoi pourrait ressembler un « bon » sexe, plus juste, plus égalitaire, mais plus joyeux aussi. C’est le pari audacieux que nous prépose la philosophe féministe Manon Garcia. 

À première vue, disons que Kant n’est pas le premier philosophe que l’on conseillerait à qui souhaite penser le futur de nos vies intimes. Le philosophe de Koenigsberg est connu pour son austérité – on répète à l’envi que son emploi du temps était réglé comme du papier à musique, au point qu’il n’aurait dérogé qu’une fois dans sa vie au circuit habituel de sa promenade, pour aller chercher des nouvelles de la Révolution française en train d’advenir. Je me souviens, étudiante, d’une quatrième de couverture (dont j’ai toujours une photo !) de la Critique de la raison pure qui présentait sa biographie en quelques mots : « Né à Koenigsberg, il y passa sa vie, tout entière consacrée à la méditation et à l’enseignement. Aucun événement remarquable ne troubla cette existence toute intellectuelle. » Contrairement à Descartes, par exemple, l’homme n’est pas connu pour son sens de la fête ; et contrairement à Michel Foucault ou Simone de Beauvoir, on ne peut pas dire qu’il apparaisse comme une figure d’émancipation sexuelle. Si on se penche sur ses textes, c’est pire encore : dans la Doctrine du droit, première partie de sa Métaphysique des mœurs (1797), Kant développe ce qu’il appelle le « droit conjugal » et définit le mariage comme « la liaison de deux personnes de sexe différents, qui veulent, pour toute leur vie, la possession réciproque de leurs facultés sexuelles ». Kant poursuit en affirmant que « si l’homme et la femme veulent jouir l’un de l’autre réciproquement en fonction de leurs facultés sexuelles, ils doivent nécessairement se marier et ceci est nécessaire d’après les lois juridiques de la raison pure. » En effet, Kant considère que lorsque l’on prend du plaisir sexuel, on traite l’autre comme un objet, ce qui est contraire à ce qu’il nomme « droit de l’humanité ». Le seul et unique cas dans lequel cela pourrait être acceptable, c’est si les partenaires adoptent une relation d’acquisition réciproque, qui constitue l’idée – guère poétique – que Kant se fait du mariage. Même Hegel voit dans cette conception du mariage une des raisons les plus sérieuses de se méfier de toute conception juridique et contractuelle des rapports intimes, comme il l’écrit dans Principes de la philosophie du droit (1820) : « Le mariage ne peut être subsumé sous le concept de contrat ; cette subsomption est établie – dans son caractère infâme, il faut le dire – chez Kant. »

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