Crise agricole

Jocelyne Porcher : “Les gouvernants ne comprennent pas le monde des éleveurs”

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Jocelyne Porcher : “Les gouvernants ne comprennent pas le monde des éleveurs”

Photo d’illustration : un éleveur de viande bovine dans la Sarthe en 2024. © Patrick Siccoli/Sipa

Pour la sociologue de l’élevage Jocelyne Porcher, la crise de la dermatose nodulaire, maladie qui affecte les bovins, révèle une incompréhension du monde agricole et des liens affectifs qu’implique le travail avec les animaux, y compris dans un cadre industriel.


 

Comment comprendre cette colère des agriculteurs contre l’abattage préventif que les pouvoirs publics présentent comme une mesure préconisée par les scientifiques ?

Jocelyne Porcher : La convocation de la légitimité scientifique de l’abattage préventif des troupeaux pour éviter la propagation de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) est abusive. Beaucoup de vétérinaires sont contre ce type de protocoles également prévus pour les cas de brucellose, de tuberculose ou encore de grippe aviaire, de fièvre aphteuse... Ils préconisent une meilleure recherche sur ces virus, leur transmission et le développement de l’immunité des animaux. Comment adapte-t-on les systèmes de production dans un contexte de réchauffement climatique ? En effet, il apparaît que la DNC est transmise par des mouches piqueuses qui viennent des pays chauds… Rien de tout cela ne semble faire l’objet d’un travail scientifique coordonné, par exemple, en lien avec l’intensification des systèmes de production, la question de l’immunité qui est pourtant centrale. Les éleveurs ne sont pas des obscurantistes, bien au contraire. Ils sont pour beaucoup en demande de connaissances. Et ce sont eux qui défendent vraiment les animaux aujourd’hui.

“Ce sont les éleveurs qui défendent vraiment les animaux aujourd’hui” Jocelyne Porcher

 

C’est-à-dire ?

Mes recherches sont principalement consacrées aux relations de travail entre les humains et les animaux. Les éleveurs ne sont pas seulement en colère, ils souffrent de l’abattage de leurs bêtes, d’autant plus que les gestionnaires qui les gouvernent – comme une partie de leurs concitoyens – ne comprennent pas leur monde, notamment l’attachement profond qu’ils ont pour leurs animaux. Les pseudo-défenseurs de la cause animale supposent que cette relation est factice puisqu’il y a la mise à mort au bout. Mais cela n’a rien à voir : nous parlons de travailleurs qui, tous les jours, sont en contact physique, corporel, charnel, avec des bêtes. Cette compagnie constante forge une relation affective et morale, une identité elle-même irriguée par la finalité de ce travail : nourrir la population. Abattre des vaches pour nourrir la société, ce n’est pas du tout pareil que de les livrer aux équarrisseurs. L’État laisse les éleveurs dans une situation d’impuissance. Pis encore, il piétine cette dimension affective de leur métier. 

 

Pour quelles raisons ?

Le ministère de l’Agriculture, la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) ou les dirigeants européens considèrent les vaches comme des actifs encombrants ou rentables, pas des êtres vivants dignes de relations affectives et de devoirs moraux. La crise que nous traversons est celle de deux mondes qui ne se comprennent pas : celui des gestionnaires, des profits et du commerce mondial et celui des éleveurs dont la première demande, avant le niveau des indemnisations, est l’arrêt des abattages. Ils veulent qu’on arrête de tuer leurs animaux. Et, sur ce seul cri, des syndicats d’ordinaire opposés se rejoignent, comme la Confédération paysanne, la Coordination rurale et certains dissidents de la FNSEA.

“Le monde des éleveurs est totalement incompris. Par les gestionnaires au pouvoir, comme par les pseudo-défenseurs de la cause animale, qui ne connaissent rien de l’attachement profond qu’ils ont envers leurs bêtes” Jocelyne Porcher

 

Dans vos travaux, vous parlez d’une contagion de la souffrance entre humains et animaux. Qu’est-ce que cela signifie ?

J’ai étudié le travail des femmes salariées dans la production porcine industrielle et j’ai pu mettre en évidence que la souffrance des animaux rejaillissait sur elles, qu’il y avait une circulation de la souffrance entre les mondes humains et animaux. L’arrachement brutal que constitue l’abattage préventif provoque un même type de contagion chez les éleveurs. J’ai vu de nombreuses images de vaches menées à l’abattage, en état de choc, comme hallucinées. Et je vois ces éleveurs la gorge nouée n’arrivant plus à parler et confrontés à des personnes qui ne parlent que de chiffres. Souvent, lors de mes enquêtes, les éleveurs précisent : « je suis vache » ou « je suis cochon » pour expliquer à quel animal renvoie leur identité. C’est assez révélateur du fait que l’animal est intériorisé. Cela n’est pas étonnant quand vous voyez des travailleurs qui viennent de familles où l’on pratique l’élevage bovin depuis plusieurs générations. Quand vous avez grandi en jouant dans l’étable, vous avez un rapport au monde imprégné par une relation à l’animal inscrite dans les odeurs, le toucher, tous les sens… Beaucoup disent qu’ils sont « nés dans les vaches ».

“Je vois des éleveurs la gorge nouée, en telle détresse pour leurs animaux abattus qu’ils n’arrivent plus à parler, face à des personnes qui ne parlent que de chiffres” Jocelyne Porcher

 

Cette souffrance est-elle plus intense chez les éleveurs de vaches ?

Je le crois. Nous avons connu une forte intensification de la production laitière mais, comparés aux systèmes porcins industriels par exemple, les troupeaux sont souvent plus petits et l’organisation du travail crée davantage de proximité avec les animaux. Avec les porcs ou la volaille, s’est opéré un éloignement progressif avec des producteurs qui travaillent parfois davantage derrière un ordinateur et perdent en partie ce contact physique. Majoritairement encore, le travail avec les bovins implique un contact quotidien avec la nature car ces ruminants se nourrissent d’herbe. De plus, la vache est un animal imposant, très paisible quand vous avez avec elle de bonnes relations. Enfin, les paysages de notre pays sont façonnés par les prairies à vaches, quand bien même, dans certains départements, ces dernières auraient disparu. Tout cela, d’une certaine façon, fait que cet animal a une valeur symbolique particulière. Il suffit de voir les visiteurs du Salon de l’agriculture : ils emmènent principalement leurs enfants voir les vaches. Cela explique en partie la mobilisation relativement importante des citoyens qui ne sont pas éleveurs.

 

N’est-ce pas le fait que l’élevage bovin renvoie symboliquement aux paysages sensibles de notre pays qui détermine une colère contre la politique perçue comme hors-sol, lointaine, celle des directives européennes et du Mercosur ?

Tout à fait. Je parlerais même d’un état de sidération face à des décideurs qui ne veulent rien entendre ni comprendre. Ils n’ont rien d’autre à proposer que des solutions brutales, court-termistes, le tout en faisant de la communication de premier degré.