Entretien

Champs et jardins, lieux d'intégration. Entretien avec Joëlle Zask

Temps de lecture : 15 min

Champs et jardins, lieux d'intégration. Entretien avec Joëlle Zask

Joëlle Zask. ©Philippe Conti pour PM

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du Hors-série n°65 de Philosophie magazine, en kiosque le 07 mai 2025.

Bien plus que l’agriculture industrielle, tournée vers le profit, c’est le paysan qui sait faire pousser fruits et légumes, en humble partenariat avec la nature. Aux champs comme au jardin naissent ainsi les vertus politiques nécessaires à la démocratie et à une société pleinement humaine : qui s’en occupe apprend à préserver la capacité de chacun à se gouverner lui-même.

 

Comment en êtes-vous venue à penser que la culture de la terre « cultive des valeurs démocratiques » ?

Joëlle Zask — Mon histoire familiale est en partie agricole. Associer, comme c’est souvent le cas, agriculture et conservatisme, abrutissement, égoïsme, matérialisme, m’a toujours semblé scandaleux : les paysans que j’ai connus étaient tout sauf des abrutis ultra-conservateurs. Ils étaient socialistes, communistes et instruits. Le discrédit de la paysannerie m’a toujours surprise et attristée. D’autre part, je travaille sur la pensée politique américaine, où le paysan incarne une tout autre figure, beaucoup plus valorisée. Pour Emerson, par exemple, « le premier paysan fut le premier homme » : « Chaque Américain devrait être éduqué en tenant compte de la valeur de la terre. [...] Le continent que nous habitons doit être un remède et une nourriture pour notre esprit, aussi bien que pour notre corps. La terre, avec ses influences tranquillisantes, [...] doit réparer les erreurs d’une éducation scolastique et traditionnelle, et nous ramener à de justes relations avec les hommes et les choses. » Le paysan vit en harmonie avec son milieu : il « s’adapte à l’ordre des saisons, au climat, aux sols et aux récoltes, comme le voilier se plie au souffle du vent, [...] son rythme est celui de la nature, non celui de l’horloge de la ville. Il se met au diapason avec les saisons, les plantes, la chimie. » Surtout, son travail est « utile à son pays longtemps après sa mort », il est un « bienfaiteur permanent ». Ce cultivateur est l’image même du citoyen indépendant, crédité de nombreuses vertus démocratiques. « Les cultivateurs de la terre sont les citoyens les plus précieux. Ils sont les plus vigoureux, les plus indépendants, les plus vertueux, et ils sont attachés à leur pays, à sa liberté et à ses intérêts par les liens les plus durables », affirmait Thomas Jefferson. La culture de la terre, de soi, des relations sociales et des valeurs démocratiques sont complémentaires. Pas d’opposition entre vertu publique et vertu privée. Une association explicite est faite entre l’autoproduction, l’indépendance alimentaire et les libertés politiques. De même que cultiver son lopin, la démocratie, comme forme de vie et pas simplement comme ensemble de procédures, requiert les gestes techniques de la production et de la préservation des conditions de la vie matérielle, qui engagent tout autant l’esprit que le corps. La démocratie n’est pas simplement un échange d’opinions et de paroles dans l’arène publique. C’est aussi le fait de faire des choses ensemble, avec son environnement.

La démocratie naît au champ, pas à l’usine ?

J. Z. — Au moment où sont formulés les grands principes de la démocratie libérale, les pays sont agricoles : l’agriculture est un enjeu politique qui se décline dans différentes visions, et tout le monde en parle – les royalistes, les démocrates, les physiocrates, etc. La démocratie « moderne » est née au contact d’une certaine vision de ce qu’est la production de la subsistance et de l’indépendance alimentaire. Elle ne naît pas à l’usine, qui est davantage le lieu du deuil de l’indépendance : le salarié de la manufacture est sous la coupe de son patron, du marché, de la machine. Le paysan apparaît beaucoup plus libre et en situation d’apprendre quelle est la valeur des libertés auxquelles, en vertu de ses activités, il va progressivement s’attacher. C’est ce qui en fait un bon citoyen pour les pères fondateurs. Jefferson pense l’Amérique comme un grand jardin partagé.

Avons-nous perdu cette idée que culture de la terre et liberté vont de pair ?

J. Z. — Nous avons souvent du mal à comprendre cette association entre le paysan et la liberté – nous imaginons le paysan arrimé à son champ, suant, englué dans ce rapport à la terre et dans un travail solitaire qui le condamne à une vision étriquée du monde. Le problème tient aussi à une mauvaise conception de la liberté, qui se retrouve chez Marx : nous la pensons comme affranchissement de toutes les conditions, délivrance de toutes les nécessités, en particulier matérielles. Être libre, ce serait jouir d’une liberté totale de volonté, sans restriction. Or, pour les pères fondateurs de la démocratie, la liberté est de « se conduire sans un maître », d’organiser ses propres activités, ce qui suppose un engagement, une attention aux conditions, une responsabilité, y compris à l’égard des effets parfois indésirables de ses actions. Il ne s’agit pas de se délivrer des conditions, mais d’initier quelque chose à partir des conditions – des tremplins d’action. Évidemment, si toutes les conditions s’opposent à l’action, rien n’est possible. Mais en cas d’une indétermination totale, il n’y a plus d’orientation concrète, et l’action se réduit à une agitation.

Cet article est réservé aux abonnés