La lettre du lundi

J. D. Vance et Paul Valéry au chevet de l’Europe

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J. D. Vance et Paul Valéry au chevet de l’Europe

Paul Valéry et le vice-président américain J. D. Vance. © Henri Manuel © Matthias Schrader/AP/Sipa

« En me promenant ce week-end dans la forêt de Fontainebleau, à Barbizon, là même où le vice-président américain était passé se dégourdir les jambes en famille avant de venir annoncer aux Européens, à Munich, qu’ils n’auraient pas leur mot à dire sur la fin de la guerre en Ukraine, j’ai éprouvé une sourde angoisse. Mesurons-nous, nous autres Européens, que l’histoire, la nôtre, est en train de nous échapper ? Je me suis alors rappelé l’interpellation de Paul Valéry, visiteur régulier lui aussi de la forêt de Fontainebleau, qui demandait devant les premiers signes de son déclassement, si l’Europe pouvait avoir “la politique de sa pensée”.

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Avant de délivrer son discours en forme de sermon à l’ensemble des pays européens leur annonçant qu’ils ne seraient pas associés aux négociations avec la Russie sur la fin de la guerre en Ukraine, ergo sur l’avenir du continent, James David Vance, le vice-président des États-Unis, s’est donc arrêté à Paris, au sommet de l’IA… et à Barbizon, le petit village des pré-impressionnistes, en plein cœur de la forêt de Fontainebleau. Après un déjeuner en famille dans un restaurant italien bien connu des riverains, il a fait une balade en forêt, où il a découvert le rocher de l’Éléphant, qui n’est pas un hommage au parti républicain américain mais fait partie du magnifique bestiaire rocheux qui hante toute cette forêt depuis la fin de l’époque glaciaire. Hasard de l’histoire, il se trouve que le poète-écrivain-philosophe Paul Valéry est venu lui aussi déambuler dans ces lieux, lorsqu’il s’extirpait de Paris pour rendre visite à son ami Mallarmé qui y possédait une résidence d’été, en lisière de la forêt. C’est d’ailleurs là que le poète lui présenta les épreuves de son fameux Coup de dés…

Si je mets en parallèle Vance et Valéry, c’est que le diagnostic qu’ils font sur l’état de l’Europe se rapproche… et se heurte. Qu’a dit Vance qui a sonné les représentants des nations européennes ? Que la menace qui plane sur l’Europe ne tient pas aux troupes de Vladimir Poutine et à ses immixtions de plus en plus invasives dans les démocraties européennes. “La menace qui m’inquiète le plus vis-à-vis de l’Europe n’est pas la Russie, ce n’est pas la Chine, ce n’est aucun autre acteur extérieur. Ce qui m’inquiète, c’est la menace de l’intérieur : le recul de l’Europe sur certaines de ses valeurs les plus fondamentales. Des valeurs partagées avec les États-Unis.” Quelles sont ces valeurs que l’Europe abandonne ? Ni plus ni moins que la liberté de pensée et de conscience, indissociables de la liberté de “faire des erreurs, d’inventer et de construire” – car la prospérité, on le sait, est fille de la liberté de croire ce que l’on veut. Et Vance de mettre en avant à l’appui de son accusation trois événements sans aucun rapport : un fait divers, l’arrestation en Angleterre d’un opposant à l’IVG venu prier devant une clinique d’avortement ; une vérité alternative, la thèse discréditée en Europe selon laquelle le coronavirus se serait échappé d’un laboratoire chinois ; et, enfin, une décision judiciaire qui fait autorité, l’annulation par la Cour constitutionnelle de Roumanie de l’élection présidentielle après des soupçons massifs de manipulation sous le coup de l’ingérence russe… Ainsi, alors que l’avenir de la sécurité militaire de l’ensemble du continent est en jeu, voilà que le vice-président américain s’autorise de trois pseudo-événements historiques pour décréter que l’Europe ne croit plus en la démocratie. Une démocratie qu’il croit pouvoir définir aussi brutalement que simplement : “Le peuple européen a une voix” – cette voix supposée unique et majoritaire qui réclame l’expulsion des étrangers et la libre expression de toutes les haines et ressentiments. “Les dirigeants ont le choix” d’entendre cette “voix de la conscience qui guide votre peuple…” ou de disparaître !

C’est une interpellation autrement subtile que délivra Paul Valéry dans ses Notes sur la grandeur et la décadence de l’Europe publiées en 1927, mais formulées dès le début du siècle. Son texte est le fruit du choc qu’il ressentit lors du premier conflit militaire opposant – on l’a oublié – l’Amérique et l’Europe : la guerre des États-Unis contre l’Espagne autour de Cuba de 1898. Alors qu’une nation “déduite et comme développée de l’Europe” se retournait contre une nation européenne, Valéry découvre soudain son attache à “l’idée virtuelle et infuse” de l’Europe. “Je n’avais jamais songé qu’il existât véritablement une Europe. Ce nom n’était qu’une expression géographique. Nous ne pensons que par hasard aux circonstances permanentes de notre vie ; nous ne les percevons qu’au moment où elles s’altèrent d’un coup.” Cette idée de l’Europe, c’est celle d’une puissance qui serait à la mesure de l’esprit européen d’interrogation et d’exploration infinies. “L’Europe avait en soi de quoi se soumettre, et régir, et ordonner à des fins européennes le reste du monde. L’occasion est passée. Son histoire et ses traditions politiques, ses querelles de villages, de clochers et de boutiques ; ses jalousies et ses rancunes de voisins… ont fait perdre à l’Europe cette immense occasion dont elle ne s’est même pas doutée en temps utile qu’elle existait.” Même s’il laisse ouverte ailleurs la possibilité d’une réinvention européenne, Paul Valéry conclut alors : “L’Europe sera punie de sa politique… L’Europe aspire visiblement à être gouvernée par une commission américaine. Toute sa politique s’y dirige.” Entre le sermon autoritaire de J. D. Vance nous enjoignant de nous soumettre à ce qu’il entend de la voix du peuple et l’interpellation de Paul Valéry invitant l’Europe à trouver “la politique de sa pensée”, une chose est sûre, me suis-je dit en sortant de la forêt de Fontainebleau, l’Europe est à la croisée des chemins. Et il faudrait qu’elle arrête d’attendre la solution d’un “coup de dés”, comme dirait Mallarmé. »