Entretien
Isabelle Ratié : “La philosophie indienne est avant tout une phénoménologie”
Isabelle Ratié. © Patrick Imbert/Collège de France
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La nomination d’Isabelle Ratié à la chaire « Histoire des systèmes de pensée de l’Inde » du Collège de France consacre le travail d’une philologue et philosophe hors pair, tout en rendant à une grande tradition intellectuelle longtemps méprisée la place qu’elle mérite. Une invitation, aussi, à interroger notre européocentrisme.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous intéresser à la philosophie indienne ?
Isabelle Ratié : L’ennui ! Il se trouve que, jeune professeure de philosophie, célibataire et sans enfant, je me suis retrouvée affectée dans un lycée à 700 kilomètres de là où vivait ma famille, dans une petite ville de l’Aisne très mal reliée aux transports en commun. L’internat avait été aménagé pour donner asile aux collègues dans la même situation que moi, en provenance de toute la France. Or on s’y ennuyait mortellement l’hiver car il n’y avait rien à faire, les routes étaient verglacées et il était impossible de retourner voir sa famille. J’ai ouvert un livre de Guy Bugault qui s’appelait L’Inde pense-t-elle ? et ça a tout de suite été un choc parce qu’il parlait d’un philosophe indien qui s’appelait Nāgārjuna, qui avait énoncé quelque chose qui ressemblait furieusement au tétralemme du philosophe grec Pyrrhon, avec lequel j’étais assez familière puisque je m’apprêtais à m’atteler à une thèse en histoire de la philosophie grecque. La première impression était une espèce de stupéfaction devant des ressemblances qui me paraissaient extraordinaires.
“Quiconque cherche de la philosophie indienne dans les librairies doit aller au rayon ‘religions du monde’, voire ‘occultisme’ ou ‘développement personnel’… C’est désespérant !”
Et une fois ce moment de stupéfaction passé ?
La frustration, car je n’arrivais pas à trouver d’ouvrages sérieux sur la philosophie indienne. Dans son essai L’Oubli de l’Inde, Roger Pol-Droit a fort bien décrit le désespoir des étudiants qui, intéressés par la philosophie indienne, ne trouvent rien d’indien dans les rayons « philosophie » des librairies et doivent se rendre au rayon « religions du monde », voire « occultisme » ou « développement personnel », à côté de livres sur le yoga, voire le sexe tantrique en 10 leçons, la guérison par les pierres, etc. Roger Pol-Droit a une expression amusante : il dit que l’étudiant en philosophie se trouve abandonné dans ces rayons-là comme une nonne dans un sex-shop. Et c’est vraiment cette sensation de désespoir que j’avais, quand j’étais étudiante, de ne pas arriver à trouver des choses sérieuses alors que je sentais bien – et le livre de Bugault le faisait sentir – qu’il y avait tout un monde intellectuel là derrière. Ce monde était bien autre chose que l’espèce de chewing-gum métaphysique qu’on nous vend sous l’étiquette « yoga », « tantrisme », « développement personnel », etc. De guerre lasse, j’ai fini par me mettre au sanskrit parce que pour accéder à ces sources, il fallait se mettre à la langue elle-même.
Qu’avez-vous découvert ?
Dès lors que l’on se met à comparer, ce sont les différences qui très rapidement sautent aux yeux. J’ai compris qu’il était impossible de ramener la philosophie indienne à un développement de la philosophie grecque, et inversement – impossible d’expliquer l’une par l’autre. On avait là deux développements, pour l’essentiel indépendants, extraordinairement différents, en dépit du fait qu’on retrouvait les mêmes thèmes. On n’arrive pas à trouver le moindre lien de filiation substantiel : il y a des contacts avérés évidemment, en particulier dans les royaumes indo-grecs qui se sont formés dans le sillage des conquêtes d’Alexandre, dans les Questions de Milinda par exemple, qui est un texte bouddhique racontant un dialogue entre un sage bouddhiste et un roi indo-grec qui a vraiment existé, Ménandre Ier. Quand on lit ce texte, cependant, on se rend compte qu’il s’agit d’une sorte de catéchisme bouddhique, qui résume des éléments de dogmatique bouddhique, et il n’y a pas un seul élément qu’on pourrait considérer comme d’origine grecque du point de vue conceptuel. Il y a eu des contacts, et certainement on peut discuter – Pyrrhon est l’un de ces nœuds – mais en réalité, tout ça est très anecdotique. Ce qui est beaucoup plus fascinant est qu’au fond, nous avons deux traditions qui, dans l’ensemble, se sont développées de manière indépendante, et ont donné des fruits différents.