Dossier / “Sexe. Où est-ce que ça coince ?”

Un péril jeune ? Témoignages commentés par la sociologue Isabelle Clair

Temps de lecture : 13 min

Un péril jeune ? Témoignages commentés par la sociologue Isabelle Clair

© Aurélie Lamachère/Leextra pour PM

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 179 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 avril 2024.

Nos témoins ont entre 21 et 25 ans. Nous les avons interrogés sur leurs attentes en matière de sexualité, sur ce qu’ils espèrent ou regrettent. La sociologue Isabelle Clair, autrice d’une riche enquête sur le sujet, met en lumière les nombreuses normes avec lesquelles ils doivent composer. 

 

Son « enquête sur les amours adolescentes » est le fruit d’un travail de vingt ans. Il a mené la sociologue Isabelle Clair auprès de jeunes entre 15 et 20 ans, qu’elle a suivis successivement sur trois terrains en France : des cités d’habitat social en banlieue parisienne, des villages et des quartiers chic de Paris. Elle vient ainsi de faire paraître les conclusions de ses recherches. Le livre s’intitule Les Choses sérieuses (Seuil, 2023), et elle y explore avec nuance les tensions normatives dans lesquelles ces jeunes sont pris, qu’il s’agisse de la conjugalité, du genre et, plus généralement, des nouvelles pratiques de l’amour. 

Pour nous, la chercheuse éclaire les témoignages que nous avons recueillis auprès de jeunes Franciliens. Où l’on découvre que cette génération légèrement plus âgée, issue du mouvement metoo, se débat elle aussi dans une série d’injonctions contradictoires. Elle voit s’opposer la valorisation de l’expérience sexuelle et celle de la vie de couple, l’importance de notions telles que le consentement et la permanence de scénarios stéréotypés entre homme et femme, l’apprentissage de l’hétérosexualité et la relativisation de ces modèles. Globalement, enfin, un écart significatif entre les discours et les pratiques !


Élisa, 23 ans, médiatrice au cinéma pour les adolescents et les jeunes adultes

“Je constate encore un écart entre une parole qui s’est déconstruite et la pratique sexuelle”

 © Aurélie Lamachère/Leextra

 © Aurélie Lamachère/Leextra

« J’ai commencé ma sexualité vers 16 ans, au milieu de danseurs en section “sport-études”, dans un milieu assez ouvert, notamment sur la sexualité LGBT. J’ai aussi eu la chance d’avoir des parents pour qui l’orientation sexuelle n’était pas du tout un sujet, si bien que je ne ressens pas le besoin de mettre un mot sur ce que je suis – hétéro, lesbienne ou bi. Ensuite, j’ai eu une longue période sans copain, voire sans aucune relation sexuelle. Il faut dire que je travaille beaucoup, que je suis donc moins sortie et que je n’utilise pas les applications. On vit dans une société bizarre, où l’on donne moins d’importance au fait d’être en couple, mais, en revanche, s’il ne se passe rien sexuellement dans ta vie, alors tu es cataloguée comme “non désirable”, dans la mesure où juste coucher avec quelqu’un semble facile. Où il faut que l’abstinence soit un choix assumé – ce qui n’était pas mon cas. Tous mes amis sont soit en couple depuis longtemps, soit ils couchent avec des gens différents chaque week-end. J’avais l’impression de devoir me justifier de pas avoir de relation sexuelle… J’ai maintenant rencontré deux garçons coup sur coup, très différents ! Dans les milieux culturels dans lesquels je traîne, je constate encore un écart entre une parole qui s’est déconstruite et la pratique sexuelle, qui ne l’est pas du tout. Ça peut se jouer sur des lignes de consentement pas très claires. J’ai, par exemple, eu une aventure pas chouette avec quelqu’un du travail, que j’ai invité à prendre un verre chez moi, en pensant que c’était un ami. Sur le seuil, il m’a lâché : “Au fait, je suis dans une relation libre.” On a fini par coucher ensemble, car je n’ai pas su dire non, et, à la fin, il m’a donné des “conseils” pour m’améliorer… Et ce même type de personnes tient des discours féministes. Il m’est arrivé plusieurs fois de dire oui, alors que je n’en avais pas particulièrement envie. Ce n’est pas grave, mais ça signale juste que la parole n’est pas tout, il faut aussi sentir ce qu’exprime le corps et être attentif aux signaux subtils du consentement. La déconstruction vaut d’ailleurs aussi pour les femmes hétérosexuelles. On peut apprendre à dire non plus souvent et à faire que l’acte sexuel ne soit pas uniquement basé sur le début et la fin d’une érection. » 


Louise, 23 ans, étudiante en communication

“J’ai compris l’importance de mon corps”

 © Aurélie Lamachère/Leextra

 © Aurélie Lamachère/Leextra

« Je suis entrée dans le monde du travail directement après le bac. Mais j’ai décidé cette année de reprendre des études en communication dans la mode, tout en continuant de travailler dans des hôtels. Je vis seule depuis peu – avant j’étais chez mes parents – et je suis célibataire, ce qui ne m’empêche pas d’avoir une sexualité épanouie. Il y a quelques années, autour de mes 18 ans, j’aurais dit que le célibat était un choix : je ne me voyais pas me poser, je venais de perdre ma virginité et je découvrais ma sexualité. Maintenant, je cherche plutôt la stabilité, même si le sexe reste important. J’ai moins de partenaires, voire plus du tout. Il s’agit de se préserver. Disons que je préfère le faire avec des personnes qui comptent pour moi et non avec un inconnu. J’ai compris l’importance de mon corps. C’est une façon de se montrer de l’amour à soi-même, d’affirmer sa “valeur”… ce qui ne veut pas dire que ce soit un problème de coucher ici et là, ou qu’on soit moins respectable si on le fait ! Notre génération me paraît plus ouverte sur le sexe, qui est “désacralisé”. Les femmes ont gagné en liberté. Elles peuvent coucher avec autant de mecs qu’elles veulent, et cela ne fait pas d’elles des “salopes”. Personnellement, je n’utilise plus les applications et je rencontre des garçons principalement dans le milieu professionnel. J’ai essayé Tinder pendant le confinement… mais ça n’a pas donné de véritables rencontres. Je trouve qu’il y a un côté déshumanisant à swiper tous les profils, et il est assez difficile d’établir une relation de confiance sur cette base. J’ai aussi eu de mauvaises expériences avec des mecs, qui ont fait des trucs sans demander la permission, ou à qui tu dis “non” et qui essaient quand même de le faire. Il reste sans doute un problème d’image de la femme, véhiculée entre autres par le porno. Plus jeune, j’en ai moi-même regardé, comme une manière de m’éduquer, parce qu’on en parle peu à l’école. Dès que j’ai commencé à avoir des relations sexuelles, je n’en ai très vite plus regardé. »

Cet article est réservé aux abonnés