Les clés d'un classique

“Ingenium”, cité, Aristote, Coran… Le lexique d'Averroès expliqué par Jean-Baptiste Brenet

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“Ingenium”, cité, Aristote, Coran… Le lexique d'Averroès expliqué par Jean-Baptiste Brenet

© William L pour PM

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Cet article est issu du numéro 196 de Philosophie magazine, en kiosque le 15 janvier 2026.

Spécialiste de philosophie médiévale arabe et latine, professeur à l’université Paris-1, Jean-Baptiste Brenet est l’auteur de nombreux ouvrages sur Averroès, dont Averroès l’inquiétant (Les Belles Lettres, 2015), et, récemment, de Qu’est-ce que la philosophie ? (Rivages). Il propose ici un lexique éclairant les concepts du Commentateur. Il animera le 3 mars prochain à l’Institut du monde arabe une conférence sur l’intelligence artificielle au crible de la pensée d’Averroès. 

L’ingenium

« Une bonne partie de la pensée arabe repose sur l’idée d’un partage anthropologique : s’ils relèvent tous d’une même espèce, tous les humains ne se valent pas ; il y a les gens de l’élite, il y a les gens de la foule, de la masse, qui se divise elle-même en plusieurs catégories. C’est une affaire de providence et de physico-chimie. Car c’est le “mélange” caractérisant les corps qui distingue les individus. Averroès pense que tous les hommes n’ont pas la même complexion, ce que l’on appellera plus tard l’ingenium. Nos corps dépendent d’un certain dosage, d’un équilibre entre les qualités élémentaires (le chaud, le sec, le froid, l’humide) qui conditionne ce qu’ils peuvent. Tout cela joue sur notre chair, sur notre mémoire, sur notre capacité de raisonner. L’usage que nous faisons de cette puissance immatérielle qu’est l’intellect dépend en effet d’un ancrage très corporel. Cela veut dire, en tout cas, qu’au sein de l’humanité, il existe des classes étanches, des groupes humains de constitution similaire, qui seront portés vers certaines activités et seront plus ou moins sensibles à certains types de discours. Cela étant, tous les humains le sont en tant qu’ils ont l’intellect pour essence, pour forme. C’est la rationalité qui fait le lien. Et la juste variété des régimes de discours doit permettre à chacun, en dépit des coupures, d’accéder au vrai dans la mesure qui lui convient. »

La cité

« La nature ne fait rien en vain. Il ne peut pas y avoir d’espèce qui soit vaine, c’est-à-dire de puissance qui ne soit pas destinée à s’actualiser – une idée empruntée à Aristote. Or l’humain est une espèce rationnelle, faite pour penser, et toujours menacée par son désœuvrement, son impuissance. Puisque l’homme ne peut vivre qu’en société, il faut donc impérativement bâtir la cité “vertueuse” qui permettra à la philosophie d’advenir et de se déployer. Quelle est cette cité ? Celle d’un pouvoir fort, au-dehors, au-dedans, qui permet à tout le monde, sans la perturbation des théologiens, d’embrasser l’islam et qui, sans publicité, donne à la philosophie les moyens de s’exercer. C’est cela qu’Averroès aura trouvé auprès de ses protecteurs pendant plusieurs décennies. »

Aristote

« Averroès a découvert les textes d’Aristote par le biais des traductions réalisées dans l’Islam oriental à partir du Xe siècle, l’époque de la grandeur de Bagdad (Irak). Les corpus scientifique et philosophique grecs sont alors traduits en arabe, parfois directement, parfois à partir du syriaque. Au gré de l’expansion de l’islam et de la circulation du corpus scientifique, Aristote parvient en Andalousie (al-Andalus), sous domination musulmane. Averroès est l’héritier de cette translatio studiorum. Il reçoit la quasi-totalité du corpus d’Aristote (à l’exception des Politiques). Le néoplatonisme (Plotin, Proclus) est également présent, influent, mais il tâchera de s’en écarter pour épurer son “aristotélisme”. Averroès ne lit que l’arabe, pas le grec. Les traductions d’Aristote qu’il a sous les yeux sont de qualité inégale, il y est sensible, et cela stimule son effort d’exégète. Averroès exerce à la fois comme juge, juriste et médecin – il sera le médecin personnel du calife. Mais il est surtout philosophe et, s’il rédige quelques traités personnels, c’est à commenter Aristote qu’il aura en effet consacré sa vie. On distingue trois formes de commentaires. Les “Compendia”, d’abord, ou “Épitomés”, qui sont des synthèses des livres d’Aristote. Il s’agit d’œuvres de jeunesse, influencées entre autres par ses lectures d’Alexandre d’Aphrodise ou d’Ibn Bajja (ou Avempace). Les “Commentaires moyens”, ensuite, qui sont des paraphrases d’Aristote. Averroès résume le texte, le reformule, le plus souvent sans s’en écarter. On y voit à l’œuvre, toutefois, une synthèse intelligente, précise, qu’on peut qualifier de “néo-aristotélicienne”. Enfin, les “Grands commentaires”, qui constituent des explications linéaires dans lesquelles Averroès découpe et cite le texte original, qu’il analyse presque mot à mot. C’est là que se manifestent sa subtilité et son génie d’interprète. Ce sont justement ces œuvres qui auront le plus d’influence dans le monde occidental latin : non seulement formellement (Averroès aura d’une certaine manière appris à l’Occident à lire le texte d’Aristote) mais conceptuellement, nombre de ses analyses devenant un bien commun de la scolastique. »

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