Essai libre
Hôpital : la lutte des temps, par François Crémieux
Unité de Réanimation de l'hôpital Saint Camille. Soins intensifs. Bry Sur Marne. © Aline Morcillo/Hans Lucas via AFP
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Cet article est issu du numéro 179 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 avril 2024.
Directeur général de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille, François Crémieux livre ici une réflexion sur les différentes temporalités qui structurent l’activité des soignants comme les attentes des patients… et qui entrent en friction !
Dans nos hôpitaux qui fonctionnent 24 heures sur 24 et chaque jour de l’année, le temps est un enjeu de la qualité des soins, de l’organisation des équipes ou de la satisfaction au travail des professionnels. Il est aussi au cœur d’enjeux économiques, puisque de sa bonne gestion dépend l’utilisation optimale de ressources hospitalières onéreuses, qu’il s’agisse des compétences des professionnels formés pendant de nombreuses années, des moyens diagnostiques et thérapeutiques de haute technicité, comme les blocs opératoires ou les équipements d’imagerie ou de biologie, ou encore des bâtiments dont les coûts de construction et de maintenance sont des plus élevés.
La difficulté vient qu’il n’existe pas « un temps » mais que l’hôpital est un lieu de « rapports de force » entre des temps multiples, parfois complémentaires, parfois opposés, individuels ou collectifs. Dans une période où notre rapport au temps s’est globalement tendu, que ce soient l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle, le temps du travail et du loisir, celui de la formation ou de la retraite, l’hôpital apparaît également confronté à la nécessité de s’adapter.
Le temps de la maladie
Le temps de la maladie est désormais défini par le temps long de la chronicité. Selon l’Insee, 37 % des Français vivent avec une maladie chronique, près de 53 % à partir de 50 ans et plus de 70 % après 80 ans. Les causes sont connues. Le vieillissement de la population augmente mécaniquement la proportion de personnes devant vivre avec au moins une pathologie, et les traitements récents ont transformé de nombreuses maladies mortelles en maladies chroniques. Il en est ainsi de nombreux cancers et de nombreuses maladies neurologiques, en infectiologie comme pour le VIH ou certaines hépatites.
Pour ces personnes, le temps de la maladie est un temps long, parfois celui d’une vie. Il les oblige à gérer un équilibre fragile entre, d’un côté, une vie familiale et amicale, des projets personnels ou professionnels, et, de l’autre, des « rendez-vous », des horaires de prise de médicaments, des hospitalisations ou des examens, l’irruption dans la vie normale de l’anormalité de la douleur, de l’inquiétude, des périodes de rémission ou de rechute qui viennent interrompre ces projets. Ce temps de la maladie, à la fois lent et long, se heurte pour une très grande majorité des patients au temps de plus en plus court et rapide des hospitalisations, des consultations et des actes techniques.
Car les temps opératoires en chirurgie ont drastiquement baissé grâce aux techniques anesthésiques locales ou locorégionales, ou à la diffusion de la cœliochirurgie *. La récupération après chirurgie est le plus souvent de quelques heures à quelques jours quand elle était de quelques jours à quelques semaines jusque dans les années 1980, et l’on déploie des programmes de « réhabilitation rapide après chirurgie ». En médecine aussi, l’usage de médicaments (par exemple de chimiothérapies contre le cancer) moins nocifs ou aux effets secondaires mieux maîtrisés réduit les durées de prise en charge. Dans la plupart des cas, les patients entrent à l’hôpital pour une chirurgie le matin et en sortent le soir. Ils ne restent que rarement plusieurs jours, sauf dans les situations rares de réanimation postopératoire et de réadaptation longue. Paradoxalement, ces nouveaux traitements ou techniques modernes accélèrent le soin mais allongent le temps de la maladie.