Les clés d’un classique
Herbert Marcuse, métaphysicien de la révolte
Herbert Marcuse. ©Stringer/Bridgeman imagescouple - Illustration ©William L. pour PM
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Cet article est issu du numéro 190 de Philosophie magazine, en kiosque le 28 mai 2025.
Critique de la société d’abondance et icône de Mai-68, Herbert Marcuse a été jeté aux oubliettes. À tort. Inspirée par Marx, Freud et Heidegger, son œuvre majeure, L’Homme unidimensionnel, décrit la manière dont une démocratie peut étouffer la liberté. Jusqu’à se transformer, grâce à une habile gestion des instincts, en dictature.
Drôle d’idée que de vouloir redécouvrir Herbert Marcuse. Ce philosophe semble coincé dans les années 1960. Il fustige la guerre du Viêtnam, la société d’abondance, les politiciens et la télévision. Pour lui, le monde démocratique et capitaliste est aussi totalitaire que l’Union soviétique. Mentor de la « nouvelle gauche », il affirme que la lutte des classes n’a aucune chance de changer les choses et qu’il faut parier sur les exclus et les minorités. À l’approche des révoltes de 1968, il devient le maître à penser des leaders étudiants. Daniel Cohn-Bendit n’est pas d’accord sur tout mais nous raconte avoir alors été passionné par ce philosophe qui « élargissait le marxisme au quotidien, à la sexualité, au désir ». À plus de 70 ans, Marcuse exalte dans Vers la libération (1969) « la jeunesse non conformiste », le « caractère à la fois érotique et belliqueux des protest songs » et la « sensualité des cheveux longs ». Mais sa gloire est de courte durée. En 1969, il est interpellé par des étudiants à Rome : « Marcuse, pourquoi viens-tu dans les théâtres bourgeois ? », « Marcuse, esclave des patrons ! » La crise pétrolière de 1973 et le terrorisme d’extrême gauche achèvent de le plonger dans le passé.
Pourquoi, alors, lire Herbert Marcuse aujourd’hui ? Précisément parce qu’il n’a été soixante-huitard que l’espace d’un printemps tardif. Cette noce a fait oublier une pensée complexe et profonde, inspirée autant par Hegel et Heidegger que par Marx et Freud. À le redécouvrir aujourd’hui, on comprend que sa critique de la société est profonde. Et qu’elle permet de mieux saisir les pulsions autoritaires de nos sociétés.
Entre Marx et Heidegger
Herbert Marcuse (1898-1979) n’a pas eu peur des contrastes. Allemand devenu californien, il a connu la répression des spartakistes allemands en 1919 et le mouvement hippie américain. Il a fréquenté la gauche radicale comme la droite antimoderne. Né au sein d’une famille juive berlinoise, il a toujours été à gauche mais sans adhérer au parti communiste. Dans les années 1920, lors de ses études dédiées à l’esthétique, il découvre Marx. Il s’enthousiasme aussi pour Être et Temps de Martin Heidegger, qui unit les motifs de la temporalité, de l’existence et de la mort. Sous la direction du célèbre philosophe, il achève en 1932 une thèse sur Hegel. Mais il prétend ne l’avoir même pas donnée à lire à son maître. Arrive 1933. Heidegger se rallie au nazisme. Marcuse a déjà rejoint les rangs de l’École de Francfort, fondée en 1923 par Adorno et Horkheimer et qui élabore un marxisme hétérodoxe en formulant une « théorie critique » à l’égard des contradictions de la société capitaliste. Dès la prise de pouvoir de Hitler, Marcuse s’exile en Suisse, puis aux États-Unis. Il enseigne, rédige Éros et Civilisation qui devient un classique du freudo-marxisme – courant voulant articuler la lecture freudienne des processus psychiques et celle marxiste des processus sociaux – mais aussi une « analyse critique » du marxisme soviétique. Il obtient une chaire près de Boston, puis à San Diego, tout près de la frontière mexicaine, en 1963. Il publie un an plus tard L’Homme unidimensionnel (trad. fr. Les Éditions de Minuit, 1968), son chef-d’œuvre, au moment où les universités commencent à s’agiter en Californie. Il devient alors le maître à penser de la jeunesse en révolte.