Le grand entretien

Gérard Araud : “Nous autres Européens sommes condamnés à des années de guerre froide avec la Russie de Poutine”

Temps de lecture : 15 min

Gérard Araud : “Nous autres Européens sommes condamnés à des années de guerre froide avec la Russie de Poutine”

Gérard Araud. © Anthony Behar/Sipa

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Alors que l’issue de la guerre en Ukraine est suspendue à l’arrivée à la Maison-Blanche de Donald Trump, nous avons demandé à Gérard Araud de faire le point sur l’état des rapports de forces et la recomposition en cours du continent européen. Grand diplomate, essayiste, il voit se mettre en place non pas une paix impossible mais un armistice, à l’ombre duquel l’Europe sera exposée à une confrontation larvée avec la Russie… sans parapluie américain.


 

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Dans Faire la guerre sans l’aimer ? (Philosophie magazine Éditeur, 2024), vous annonciez que si Trump l’emportait, il signerait un traité de paix avec Poutine par-dessus l’Europe… qui n’aurait d’autre solution que de s’y conformer. Est-ce que ce pronostic est toujours le vôtre, aujourd’hui ?

Gérard Araud : D’abord, je ne pense pas qu’on puisse parler d’un traité de paix. La paix est quasiment impossible. En plus de la Crimée, les Russes ont annexé quatre oblasts [unités administratives en vigueur en Russie, en Ukraine et dans certains pays slaves, similaires à des régions], et même s’ils n’occupent que la moitié d’entre eux, ils ne vont pas renoncer à leur annexion – ce serait une défaire majeure. Tandis que les Ukrainiens n’accepteront pas d’évacuer des territoires qu’ils défendent courageusement depuis trois ans. En revanche, on peut aboutir à une cessation des hostilités, qu’elle prenne la forme d’un armistice ou d’un cessez-le-feu. Du côté américain, Trump est bien décidé à mettre un terme au conflit le plus rapidement possible. Cela paraît curieux, compte tenu de son tempérament sanguin, mais Trump n’est pas belliciste. Il entend réduire l’engagement des États-Unis dans les conflits du monde. Et il est soutenu par une grande partie des experts américains qui considèrent que cette guerre est une « distraction » comme disent les Anglais, un engagement qui les distrait de l’essentiel, c’est-à-dire la Chine. Les Américains sont convaincus que l’avenir du monde se décidera entre Los Angeles et New Delhi, que l’Europe deviendra progressivement une périphérie du monde et que la Russie n’est pas une menace globale. Par conséquent, Trump va engager dès que possible une négociation directe avec la Russie. Il a nommé à cet effet comme représentant spécial Keith Kellogg, un ancien général trois étoiles que je connais bien…

 

C’est un politique ?

Non, c’est un général trois étoiles, un « born again » qui a trouvé Dieu – c’est toujours dangereux – doublé d’un nationaliste isolationniste qui a une pensée binaire : il veut arrêter l’aide militaire à Kiev et arrêter la guerre. « America first », pour lui, c’est « America alone ». Disons-le brutalement : ces gens n’en ont rien à faire du reste du monde. Essayer d’avoir une conversation avec eux, c’est se heurter à un mur.

“Je ne pense pas qu’on puisse parler d’un traité de paix. La paix est quasiment impossible”

 

Est-ce que Poutine est prêt à négocier, selon vous ? 

Poutine a deux options : soit, comme au poker, il ramasse ses cartes et capitalise sur ce qu’il a déjà gagné ; soit, si Trump lâche vraiment l’Ukraine, il cherche à continuer la guerre dans l’espoir de tout occuper et de gagner. Les deux options sont sur la table. Je pense néanmoins que Poutine ne peut pas refuser de discuter avec Trump et que la négociation peut aboutir. Mais l’essentiel des négociations ne portera pas sur des considérations territoriales – les lignes de front sont plus ou moins gelées –, davantage sur le statut de ce qui restera de l’Ukraine. C’est le sujet majeur. Et Poutine cherchera à obtenir une vassalisation, une « biélorussisation » de l’Ukraine, par le biais d’une neutralité.

 

Trump acceptera-t-il la neutralité de l’Ukraine ? 

Hélas, comme on a pu le voir dans ses négociations internationales, avec les Taliban comme avec la Corée du Nord, l’attitude de Trump a souvent été de lâcher pour obtenir un deal. Il fait des compromis importants pour pouvoir se targuer ensuite aux yeux de son opinion publique d’avoir obtenu un accord de paix. Et il faut bien avoir en tête que l’opinion publique dominante aux États-Unis, et l’électorat de Trump davantage encore, se moque éperdument de savoir quel sera le destin de l’Ukraine. Les jeux ne sont pas faits. Mais négociation il y aura très probablement, et la question est de savoir si les parties en présence autour de la table vont adopter une logique maximaliste…ou pas.

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