Témoignages
Avital Ronell, Gaspard Kœnig, Tristan Garcia : comment Deleuze a changé leur vie
Tristan Garcia, Gaspard Kœnig et Avital Ronell. © Francesca Mantovani/Gallimard/Opale.photo/CP/CP
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Cet article est issu du Hors-série n°63 de Philosophie magazine, en kiosque le 04 décembre 2024.
Entre fascination, agacement, déception, sympathie ou résistance, les philosophes Avital Ronell, Gaspard Koenig et Tristan Garcia racontent comment le théoricien des flux et de la ligne de fuite a influencé leur pensée.
Avital Ronell
J’ai parcouru avec Deleuze un long chemin cahoteux, cherchant le frisson d’une barrière imprévue à franchir. Il a changé le ton de la méthode philosophique, en invitant notamment la littérature à entrer dans la sphère de la pensée, créant au passage quelques dégâts dans le quartier général strictement supervisé des valeurs et des attitudes philosophiques. Pour mon travail sur Goethe, il m’a mise sur la voie. J’ai été stimulée par son insolence bienvenue. Les jeux de langage intelligemment invasifs qu’il a mis en œuvre m’ont aidée à questionner comment la monumentalisation de Goethe a piégé l’histoire de la pensée allemande, me poussant à prendre en compte nombre de phobies et de dissimulations, de remaniements refoulés. Grâce à ses travaux et à ceux de Guattari, j’ai décelé la figure qui se cachait derrière le phénomène Goethe. Eckermann, schizonoïaque et magicien du mimétisme qui a suivi et assisté Goethe, a été choisi par le poète pour l’aider à clore son œuvre. La pathologie du « devenir-Goethe » s’est déployée dans sa préoccupation pour les oiseaux : il vivait avec quarante espèces (y compris des prédateurs) dans un espace exigu dont l’horreur atteignait des proportions hitchcockiennes. Selon George Elliot, qui rendit visite au copiste, Eckermann ressemblait finalement à un oiseau... En matière de style et de transgression critique, j’ai reçu un précieux blanc-seing de Deleuze. Dans Différence et Répétition (PUF, 1968), il affirme que la philosophie doit être un roman policier très particulier, et aussi qu’elle doit ressembler à la science-fiction. C’était ma tasse de thé. Étant donné mon infrastructure paranoïaque, étayée par une histoire et une série de faits irréfutables, j’ai au fond de moi constamment peur qu’« Ils » m’attrapent, m’étouffent d’une manière ou d’une autre ; alors devenir détective, c’était mon truc. Ayant tendance à me jeter contre les vents dominants de la tradition philosophique, j’ai eu envie de regarder de près ce qui est normalement refoulé par les arguments philosophiques. La philosophie, comme le note Deleuze, a développé dès l’origine une phobie de la bêtise, et a concocté toutes sortes de stratégies d’évitement pour s’en protéger. L’habitude d’éviter systématiquement d’observer ses réflexes de pensée stupide a privé les discours philosophiques d’un champ précieux de complexité et de pensée. Si les philosophes restent ignorants des effets et des incidences de la stupidité, comment peut-on leur faire confiance pour porter la lucidité, l’érudition, la capacité à former un jugement, la capacité à défendre la justice et à prendre des positions éthiquement fortes ? Autre point de convergence : la manière dont Deleuze a orienté la politique masochiste en fonction d’une carte planétaire du changement climatique primitif – et ses efforts pour clore une période faite de malignité et de tromperie, d’avidité prédatrice et de ravage génocidaire. L’époque, marquée par une dé-création constante, se systématise dans les façons dont l’animal humain fixe sa rage meurtrière sur sa propre espèce et sur les espèces voisines, réaffirmant le malaise extrême de sa dénomination disjonctive : l’humain et l’animal, inconfortablement mêlés. Dans une large mesure, l’Anthropocène identifie une ère géo-historique qui se juge condamnée et est fascinée par sa propre extinction, qu’elle soit vécue comme imminente ou prudemment mise en attente. Les grands principes structurants de l’homme et de l’animal sont décomposés dans les analyses de Deleuze. Tout compte fait, j’ai trouvé qu’il était trop méchant avec Freud. Cependant, dans un autre registre, j’ai aimé ce qu’il a dit sur le fait que l’écriture vous impliquait dans le « devenir-femme ». Je choisis de le prendre comme un compliment, même s’il attire beaucoup d’énergie masculine, ce qui peut être un peu rebutant.