La lettre du mardi

Fanny Ardant et Gérard Depardieu : jusqu’où faut-il être loyal(e) ?

Temps de lecture : 3 min

Fanny Ardant et Gérard Depardieu : jusqu’où faut-il être loyal(e) ?

Fanny Ardant et Gérard Depardieu. © Sadaka Edmond/Sipa

« Gérard Depardieu vient d’être condamné à dix-huit mois de prison avec sursis pour agressions sexuelles. L’acteur de 76 ans s’est vu notifier son jugement entre deux prises du nouveau film de Fanny Ardant. Il en a, de la chance : son ancienne compagne, qui a plaidé en sa faveur au tribunal, lui a récemment offert un rôle au cinéma pour lui témoigner de son soutien. L’opiniâtreté de Fanny Ardant impressionne... ou dépite, c’est selon. Sa loyauté irait-elle trop loin ?

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“Ma morale : je défendrai toujours les gens que j’aime, je ne les abandonnerai jamais.” Fanny Ardant est une bonne amie. Ses déclarations dans la presse, depuis quelques années, en attestent. Gérard Depardieu n’est pas le seul agresseur sexuel à bénéficier de son absolue fidélité. Roman Polanski et Nicolas Bedos s’en réjouissent aussi. Elle sera toujours là pour eux. Attention, elle ne sera pas là pour les violeurs et les agresseurs sexuels en général. Non, seulement pour ceux qui font partie de son cercle. C’est l’un des principes de la loyauté, cette qualité humaine dont Fanny Ardant croit s’honorer : on jure fidélité à une personne, parfois à un clan, bien plus qu’à une idée. On fait allégeance, on prête serment, on se dit : “Toi et moi, c’est ‘à la vie, à la mort.’” Le monde entier peut disparaître, il n’aura pas raison de nous.

La loyauté et la fidélité partagent une même exigence : la constance. La constance est une vertu précieuse, si l’on veut que la vie sociale ne soit pas une ordalie permanente. Pour le reste, il me semble important de les distinguer. La loyauté suppose un attachement inconditionnel, qui, s’il est brisé, se mue en trahison – et ouvre donc à une possible vengeance ; la fidélité défait ses nœuds plus pacifiquement. La loyauté, en outre, doit être respectée y compris contre les intérêts propres des personnes, qui consentent à se sacrifier pour l’autre ; à l’inverse, la fidélité valorise l’autonomie du sujet, sa capacité à valoriser sa propre existence. Enfin, la loyauté place les règles interpersonnelles au-dessus des lois de la communauté ; par contraste, la fidélité, si elle tente effectivement d’articuler les deux, reconnaît la primauté des clauses informelles.

La loyauté est un grand thème de cinéma. Si vous incluez les films de mafia, de truands et de complots dans cette catégorie, on pourrait même dire que c’est le thème du cinéma par excellence. Quelque part, Fanny Ardant doit l’avoir en tête. Songez au Parrain, de Francis Ford Coppola : un mafieux fait exécuter son frère au motif qu’il s’est montré déloyal envers sa famille. Dans Ghost Dog. La Voie du Samouraï, de Jim Jarmusch, un malfrat dézingue tout ce qui bouge pour venger son maître et respecter à la lettre ce code de l’honneur archaïque. Dans la saga Star Wars, de George Lucas, Anakin Skywalker assassine des enfants, promis à devenir Jedi, pour prouver sa loyauté envers l’empereur (voir l’Épisode III. La Revanche des Sith). Si le futur Dark Vador avait valorisé la fidélité, plutôt que la loyauté, son sens moral se serait révolté contre l’ordre odieux de Palpatine, et il n’aurait sans doute jamais basculé du côté obscur de la Force.

Fanny Ardant a-t-elle basculé du côté obscur de la Force ? Après tout, elle est libre d’agir comme elle veut. Mais son obstination m’attriste. C’est peu dire que je l’ai aimée comme actrice, dans Vivement dimanche !, de François Truffaut, dans Ridicule, de Patrice Leconte, ou plus récemment dans Les Beaux Jours, de Marion Vernoux. Et à bien des égards, je pense être une personne loyale, comme elle. C’est donc en spectatrice loyale que j’aurais envie de lui conseiller une lecture : Hagakure, le fameux guide des samouraïs. On y lit :

“Lorsqu’un homme souhaite faire entendre raison à son maître, pour autant que son rang ne l’y autorise pas, il fera preuve d’une grande loyauté s’il demande à un homme du même rang que ce dernier d’interférer pour lui afin que son maître corrige ses erreurs”

Yamamoto Tsunemoto, Hagakure (葉隠), 1709-16 (publ. posth. 1906)

Cela tombe bien, Fanny Ardant est du même rang que son ami Gérard. Elle sait à qui s’adresser. »