Face à la tentation du repli, faut-il quitter son jardin ?
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Cet article est issu du Hors-série n°65 de Philosophie magazine, en kiosque le 07 mai 2025.
Virgile, Vernon Lee, Voltaire, George Sand... les écrivains ont pensé le jardin au sens littéral comme métaphorique. Si tous s’accordent pour en vanter les mérites, certains invitent à ne pas s’y enfermer. Car il faut « aussi vivre » !
Comment être heureux dans un monde si violent ? Guérir des inquiétudes qui nous taraudent au quotidien et trouver un peu de repos ? Échapper aux grandes angoisses existentielles qui nous rattrapent ? Pour bien des penseurs, la solution tient en trois mots, passés à la postérité sous la plume de Voltaire : « Cultiver son jardin. » Le philosophe des Lumières (pourtant grand adepte des mondanités) n’est pas le premier à chanter le refuge dans l’enclos de verdure qui, à un écart relatif du monde, offre réconfort et apaisement dans le travail de son coin de terre. Virgile chante déjà, dans les Géorgiques, la simplicité bienheureuse du jardin : « Aux lieux où le Galèse, en des plaines fécondes, parmi les blonds épis roule ses noires ondes, j’ai vu, je m’en souviens, un vieillard fortuné, possesseur d’un terrain longtemps abandonné. C’était un sol ingrat, rebelle à la culture. [...] Toutefois, en ces lieux hérissés de buissons, un parterre de fleurs, quelques plantes heureuses, qu’élevaient avec soin ses mains laborieuses, un jardin, un verger, dociles à ses lois, lui donnaient le bonheur, qui s’enfuit loin des rois. »
Les grands hymnes latins rencontrent un fort écho à l’aube de la Renaissance. En plein siège de Paris, c’est dans un jardin que se réfugie Guillaume du Vair : « Je me promenois tout seul en mon jardin, pleurant du cœur et des yeux la fortune de mon pays. » Si elle tient à distance les avanies du dehors, on pourrait s’attendre à ce que la solitude du jardin réveille quelques angoisses existentielles morbides : il n’en est rien. Pétrarque, dans ses Lettres du Vaucluse, évoque le bonheur que lui procure l’abri jardinier, qui ranime les forces vitales : « J’ai un petit jardin qui réveille ma flamme éteinte en renouvelant les doux soupirs de ma vie passée. Là, les fleurs printanières émaillent le gazon. [...] Tout cela, en attisant sans cesse l’étincelle assoupie au fond de mon cœur, me fait craindre un incendie que je connais. » Le jardin éloigne la hantise de la mort qui nous terrifie parce qu’elle anéantit les rêves, les espoirs dans lesquels l’existence se disperse. Se contenter des joies simples du jardin, se recentrer ici et maintenant, c’est ôter à l’horizon du trépas beaucoup de son pouvoir : « L’heure dernière de la mort m’avertit de ne point gagner le large et de me contenter de mes petits jardins. » Montaigne en dira autant : « Je veux qu’on agisse, et qu’on allonge les offices de la vie, tant qu’on peut : et que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait. J’en vis mourir un, qui étant à l’extrémité se plaignait incessamment, de ce que sa destinée coupait le fil de l’histoire qu’il avait en main. » Rien n’est coupé si l’homme s’en tient au coin modeste de verdure dont il s’occupe plutôt que de s’éparpiller dans de lointaines entreprises. Le jardinier n’aspire pas à la réalisation d’un grand projet, pas plus qu’il n’est absorbé dans la contemplation oisive d’un objet immuable qui parodierait l’éternité. Il évolue avec le jardin qu’il travaille, vit au présent, dans un présent sans cesse changeant – « Quand je danse, je danse ; et quand je dors, je dors. Et quand je me promène seul dans un beau jardin, si mes pensées se sont occupées d’autre chose pendant quelque temps, je les ramène à la promenade, au jardin, à la douceur de cette solitude, et à moi. » Peut-être est-ce seulement par cet enfoncement dans le présent que, paradoxalement, l’homme touche à l’éternité ? Comme le dit Michel Tournier, « l’absolu jardinier [...] ne s’étale pas dans une durée infinie, il se contracte dans un instant mystique. [...] Le temps se contracte, que l’espace se limite à ces quelques pieds carrés, clos de pierre, qu’un être – mon jardin justement – s’épanouit seul dans une immobilité exorbitante qui est celle de l’absolu. »