Décryptage
“Et vous trouvez ça drôle ?” De Voltaire à Guillaume Meurice, les pièges subtils de l’ironie décryptés par Laélia Véron et Guillaume Fondu
Guillaume Meurice, chroniqueur à France Inter lors d’un micro-trottoir pour l’émission “Si tu écoutes, j’annule tout” en 2016. En vignette : Laélia Véron, Guillaume Fondu. © Abel Naize/La Découverte
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Cet article est issu du numéro 196 de Philosophie magazine, en kiosque le 15 janvier 2026.
Si l’ironie jouit d’un véritable prestige, maniée par Socrate comme par Voltaire, ses usages contemporains sont plus ambigus, comme le démontre le récent essai T’es sérieuse ? (La Découverte). Nous avons invité ses auteurs, la linguiste Laélia Véron et le philosophe Guillaume Fondu, à réagir à sept citations représentatives de ce registre humoristique singulier.
« Je suis antisémite »
Alain Finkielkraut, dans une tribune (« J’avoue tout ») parue dans Le Monde, le 7 juillet 2000.
Mais aussi Blanche Gardin, dans un sketch avec Aymeric Lompret, lors d’une soirée intitulée « Voices for Gaza » , organisée par le collectif « La culture pour un cessez-le-feu », le 1er juillet 2024.
Laélia Véron : Cette phrase a été prononcée par deux personnalités complètement différentes, le philosophe Alain Finkielkraut et l’humoriste Blanche Gardin. Il y a cependant une certaine similitude entre les contextes : dans les deux cas, il s’agissait pour eux de se défendre d’accusations d’antisémitisme, Finkielkraut à cause d’une tribune de soutien à l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus dans Le Monde, et Blanche Gardin après un sketch. Le procédé rhétorique premier est le même, c’est l’antiphrase : je dis une chose afin que vous compreniez le contraire. L’ironie est souvent antiphrastique, même si, comme on le verra, elle ne se réduit pas à cela. Le véritable sens de la phrase est donc : « Je ne suis pas antisémite. » Cependant, dans le cas d’Alain Finkielkraut, l’accusation d’antisémitisme apparaît comme évidemment outrancière – même si, pour ses détracteurs, c’était une accusation sérieuse. Il est lui-même juif, connu pour sa dénonciation de l’antisémitisme et pour avoir été la cible régulière de violentes attaques à caractère antisémite. L’ironie de Blanche Gardin a, elle, entraîné des réactions et des accusations violentes, elle a été accusée très sérieusement d’antisémitisme. Elle a d’ailleurs répondu à ces accusations, notamment à celles de la rabbine Delphine Horvilleur, dans un texte au premier degré diffusé sur les réseaux sociaux. Quand les accusations sont devenues trop fortes, elle a laissé tomber l’ironie.
Guillaume Fondu : L’ironie n’est pas seulement antiphrastique car elle ne se contente pas de dire « je ne suis pas antisémite », elle repose sur un pari : il s’agit de mettre en évidence l’absurdité des accusations dont on est la cible.
L. V. : L’ironie sert donc à critiquer un discours autre, jugé absurde, bête ou scandaleux. C’est un commentaire sur ce discours autre : on le reprend pour le critiquer. Mais c’est une stratégie dangereuse. L’ironie peut ne pas être perçue, et répéter la parole, c’est risquer de la banaliser alors qu’on voudrait la critiquer. On peut penser à l’humoriste Guy Bedos, qui avait renoncé à un sketch dans lequel il imitait un Français raciste après avoir reçu trop de félicitations au premier degré du public – dont une femme qui lui était venue lui dire (sans aucune ironie) : « Qu’est-ce que vous leur avez mis aux ratons ! »