Grand entretien
Arnaud Miranda : “Les penseurs néoréactionnaires des Lumières sombres ont fourni la grammaire idéologique du nouvel ‘ordre’ mondial trumpiste”
Arnaud Miranda. © Francesca Mantovani/Gallimard/Opale.photo
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On l’avait rencontré l’an passé après la publication de sa thèse, pour évoquer la constellation d’auteurs d’extrême droite qui semblaient inspirer Trump : Yarvin, Thiel, Land... Un an après, alors qu’il publie Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire (Gallimard, 2026), Arnaud Miranda nous aide à appréhender ces idées folles qui sont en train de bouleverser l’ordre international.
Début 2015, vous présentiez, dans nos colonnes, le “logiciel néoréactionnaire” auquel vous aviez consacré une thèse de science politique. Est-ce que vous n’avez pas été surpris par le degré de pénétration de cette constellation idéologique dans la politique de Donald Trump ?
Arnaud Miranda : J’ai en effet été surpris. Une nouvelle grammaire idéologique s’est imposée à Washington et cette grammaire s’inspire en partie de la pensée néoréactionnaire dont j’avais essayé de restituer la généalogie. De Gaza au Venezuela en passant par l’ICE ou le rapport aux juges, aux médias et aux universités, les décisions et actions de l’administration Trump ont été extrêmement choquantes. Or, elles ont reçu une justification idéologique en ligne directe avec les thèses centrales de la constellation néoréactionnaire. Pour tous ceux qui s’intéressaient dans les années 2010-2020 à l’extrême droite sur Internet, les noms de Curtis Yarvin ou de Nick Land circulaient déjà. Mais pour le grand public européen, ils étaient de complets inconnus. Depuis quelques mois, on commence cependant à prendre conscience de leur influence.
Cette situation impose aussi au chercheur de redéfinir son travail. Les principales doctrines de la néoréaction, je les avais travaillées dans ma thèse. Mais j’ai vu arriver des interventions en temps réel de la part des néoréactionnaires sur l’actualité la plus immédiate. Dans l’une d’entre elles, Yarvin appelait Trump à « franchir le Rubicon » en faisant un coup d’État ! Au vu de l’importance idéologique de ses thèses, il est important de traduire et commenter ses écrits pour informer le public. Cette urgence entre en tension avec la distance habituelle du travail de chercheur. Donc oui, j’ai été saisi par la pénétration de ces idées au sommet de la politique américaine et mondiale.
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Est-il possible de mesurer les canaux précis par lesquels s’est opérée et continue de s’opérer l’influence de personnages comme Curtis Yarvin, Nick Land ou Peter Thiel ? L’ appel au “coup d’État” dont vous parlez a-t-il été lu et médité à Washington ?
Il n’est pas facile de suivre à la trace les canaux de pénétration de ces idées. Je m’appuie par exemple sur les travaux américains, comme ceux de Laura Field, qui a mené des enquêtes pour reconstituer les liens qui se sont tissés entre les réseaux idéologiques et le cercle rapproché qui gravite autour de Trump. À noter : un personnage comme Yarvin, qui est le plus influent des néoréactionnaires et qui pourrait s’enorgueillir d’avoir été écouté, considère lui-même que Trump est inaccessible, et il ne revendique aucune influence. Comme un grand nombre de ces « intellectuels », il éprouve même une forme de mépris pour ce qu’incarne Trump : un acteur politique charismatique, un dirigeant populiste, qui peut jouer le rôle de « marchepied » pour ses idées mais qui n’est pas à la hauteur de la tâche du moment. Trump n’est donc pas la cible.
En revanche, dans le deuxième cercle, il y a des pointures du parti républicain et du trumpisme qui ont revendiqué une connexion directe, intellectuelle et même amicale, avec Yarvin. J. D. Vance, qui aspire à prendre la suite après le deuxième mandat de Trump, a dit publiquement qu’il s’intéressait aux thèses de Yarvin. Michael Anton, politologue influent au sein de la Maison-Blanche, a des liens amicaux avec Yarvin et a fait la recension d’une série d’essais néoréactionnaires dans la revue du Claremont Institute – l’un des lieux de production idéologique du nouveau trumpisme. Finalement, celui qui a le plus fait pour la pénétration du logiciel néoréactionnaire à Washington, c’est le milliardaire Peter Thiel, fondateur de PayPal et de la société de surveillance Palantir… qui se revendique intellectuel et disciple de René Girard. Thiel a été le grand artisan des rapprochements entre les idéologues néoréactionnaires et les milieux économiques, comme Marc Andreessen, un des leaders de la tech de droite. Il y a également d’autres pôles idéologiques, comme en témoigne le Projet 2025 de la Heritage Foundation, qui représente plutôt le versant postlibéral de cette restructuration idéologique.
“La néoréaction a fourni un socle idéologique au ralliement de la droite ‘tech’ aux Républicains”
Cette prégnance de l’idéologie néoréactionnaire est d’ailleurs ce qui distingue Trump I de Trump II…
En effet. Trump I a été porté par une stratégie nationale populiste : il incarnait la figure providentielle d’un peuple américain délaissé qui aspirait à une forme de revanche. Au cours du premier mandat, cela n’a pas vraiment pris. Aussi l’axe du national-populisme a été redéfini pour Trump II. Autour de deux pôles : la néoréaction et le postlibéralisme, qui est une forme de radicalisation du conservatisme religieux, présent depuis longtemps dans l’establishment républicain. L’avantage de la néoréaction, c’est qu’elle a permis de ramener la droite tech au sein du trumpisme. Le parti républicain a toujours eu des liens avec le monde de l’entreprise, mais le branchement avec les grandes figures du capitalisme numérique, adeptes de la dérégulation et de l’innovation technologique, n’était pas assuré. La néoréaction a fourni un socle idéologique au ralliement de la droite tech aux Républicains.