Nouveau numéro chez votre marchand

“Émousser les frontières entre mon corps et le monde grâce à la musique” : le “sentiment océanique” par Natalie Depraz

Temps de lecture : 3 min

“Émousser les frontières entre mon corps et le monde grâce à la musique” : le “sentiment océanique” par Natalie Depraz

Natalie Depraz. ©Emmanuel Dunand/AFP

Dans notre nouveau numéro, la philosophe et phénoménologue Natalie Depraz qui fait paraître Le Cœur battant de l’ego (Vrin), décrit comment un changement de perception l’a amenée à se sentir davantage « ancrée » dans le monde.


« Pris littéralement, le sentiment océanique évoque d’abord un rapport à l’eau. Pas une eau statique, mais une eau traversée par des flux, des marées, le goût du sel et des embruns. J’ai pensé à mon lien étroit avec le lac Léman, où je séjourne souvent. Face à une étendue d’eau douce, je ne pense pas avoir jamais éprouvé ce sentiment. 

Il me faut me dégager du sens littéral, lié à l’océan, pour retrouver des expériences qui touchent à la fois à la dimension organique mais aussi affective et psychique du corps. Le sentiment océanique évoque pour moi un mouvement d’expansion, une émotion diffuse qui permet de réguler les tensions que l’on peut ressentir dans son corps ou son esprit, où l’on échappe à un mode de relation au monde fait de perceptions très localisées et focalisées. Notre mode de perception ordinaire correspond à une attention concentrée, sur les personnes qui nous entourent ou sur les objets que nous nous apprêtons à utiliser. Le sentiment océanique se trouve aux antipodes, avec sa capacité à nous faire sortir de nous-mêmes. Concrètement, il surgit pour moi dans des moments où j’écoute de la musique. Cela se produit lorsque je suis seule ou avec des ami.e.s, et l’écoute de certains morceaux me permet d’ouvrir un espace qui est d’abord sonore, de faire l’expérience de barrières bien plus poreuses entre les choses. J’ai alors l’impression d’assister à un émoussement des frontières entre mon corps et le monde, à un affaissement des démarcations entre les éléments qui composent mon environnement – on parle en anglais de “softening”. En résulte un abri, un cocon protecteur à partir duquel je peux me détendre.

De ce fait, c’est quelque chose que je peux activer chez moi, en écoutant certains morceaux que je connais déjà par cœur. Cela fonctionne autant avec le Requiem de Fauré ou Les Quatre Saisons de Vivaldi qu’avec certains albums de Pink Floyd ou Communiqué de Dire Straits. Qu’ont-ils en commun ? D’un point de vue musical, pas grand-chose, si ce n’est la familiarité que j’entretiens avec eux. Ce sont des morceaux que j’aime et que j’ai écoutés tant de fois, qu’ils peuvent créer les conditions d’une ouverture. Impossible, en revanche, de produire le même effet avec un morceau entendu pour la première fois, que j’essaye de comprendre, d’analyser, de m’approprier.

Je pratique par ailleurs le chant choral. Si, dans un premier temps, on est obligé d’être très centré sur sa voix afin de chanter le plus juste possible tout en tentant de faire abstraction des autres, une autre relation d’écoute s’installe avec l’aisance. Chacun crée son espace sonore tout en faisant en sorte que les limites puissent en être adoucies, voire franchies. Merleau-Ponty remarque bien dans la Phénoménologie de la perception que la voix est à la fois ce dont nous disposons au plus intime de nous-mêmes et ce qui permet d’entrer en relation avec le monde alentour. Il décrit également ce moment du concert où, à la faveur de la musique, l’espace n’est plus quelque chose qui se trouve devant le spectateur mais l’enveloppe, se confondant même avec son espace intérieur. Selon moi, c’est moins une expérience mystique qui se joue là qu’une forme d’ancrage, de connexion très forte à soi-même, mais aussi à ce qui nous entoure, à quelque chose d’intime que l’on a d’ordinaire tant de mal à saisir. »

5 penseurs livrent leur expérience du sentiment océanique