Essai libre
Doit-on aimer son corps ? Un essai inédit de Margaux Cassan
© Manit Sriwanichpoom/Courtesy Adler Subhashok Gallery/Agence VU
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Cet article est issu du numéro 186 de Philosophie magazine, en kiosque le 16 janvier 2025.
Dans ce texte la philosophe Margaux Cassan – qui vient de publier Ultra violet, un essai personnel sur la vogue du bronzage en Occident – entend combattre une idée reçue : et si aimer son corps, ce n’était pas s’accepter comme on est, mais prendre le risque de se transformer ?
Les nouveaux mots sont inventés pour continuer à dire le monde justement. Quand celui-ci change, le vocabulaire s’étend pour le rattraper. Depuis quelques années, l’apparition du terme « body positivisme » * (lire le lexique à la fin de l’article), qui qualifie un mouvement en faveur de l’appréciation de tous les corps humains, pourrait ainsi témoigner de la fin d’une ère, celle où la beauté se réduisait à son canon, à cette fixité de l’idéal que l’inflation d’images publicitaires n’oublie pas de nous rappeler.
En réalité, le jaillissement du terme « body positivisme » trahit plutôt ici la répétition du même. Dans une société où, à la faveur du libéralisme, le corps est devenu notre principal capital, le devoir de « se préserver » est peu à peu remplacé par celui de « s’optimiser » : nous nous sentons encouragés, sinon sommés, d’investir émotionnellement notre plastique mais également de l’investir financièrement, par l’intermédiaire de la salle de sport, des produits de soin ou de la chirurgie.
Si le body positivisme existe dans le vocabulaire, c’est parce qu’il est encore minoritaire dans nos vies. On peut dire à une femme obèse que ses formes lui vont bien ou à un nain qu’il n’a pas besoin de grandir pour charmer, il n’en reste pas moins que la femme grosse comme le très petit homme ne correspondent pas à un modèle. Et même si lesdits modèles évoluent avec le temps, comme on se plaît à le rappeler pour se rassurer, la constante est que la plupart des femmes ne se reconnaissent pas dans les corps exhibés dans les magazines, ni les hommes dans ceux du calendrier des pompiers.
Devant ces mutations, la philosophie peut faire le choix de regarder ailleurs ou offrir sa pensée en concepts pour appuyer la cause. Si le body positivisme en est un, partons de lui ou du mouvement qui le porte pour conserver son élan, sa plaidoirie pour une plus grande élasticité de nos imaginaires sur la beauté. Maintenant, dépassons autant que possible son abstraction.
Le corps, ZAD philosophique
Après des siècles de primat de l’âme sur le corps, ce dernier devient un espace d’identité, une zone à défendre (ZAD). Que notre corps même puisse nous appartenir constitue une rupture épistémologique majeure. Jusqu’alors, le corps appartenait à Dieu ou aux industriels. C’était la chair ou une force de travail. On aimait son corps parce que Dieu l’avait créé, on ne pensait pas à transformer l’œuvre du créateur. Que ce soit à l’Église, à l’usine ou dans les champs, le corps singulier n’avait pas grand sens. C’était « le corps » des enfants de Dieu ou « le corps ouvrier ». Un jour, à la faveur de la sécularisation et du libéralisme, on a dit « ceci est mon corps ». Mais le nôtre n’était pas « livré pour vous », il était « livré pour moi ». Il fallait trouver un moyen de l’aimer en tant qu’il nous appartenait...
Ce bref tour d’horizon historique permet de dégager une première idée : le corps naturel n’existe pas. A minima, le corps est une construction et, dans la plupart des cas, un projet, un objet de travail, de modification ou de mutation comme tous les lieux où se fixe l’identité. Que l’on soit épilé ou non, teint ou non, refait ou non, athlétique ou non, on vit avec un « corps culturel ». On peut le modeler – son apparence, sa nature, son genre – sans le trahir. Quelqu’un qui ne reconnaît pas son reflet sans rouge à lèvres, au nom de quelle vérité cachée sur son visage sans fard faudrait-il qu’il cesse de se maquiller ? Quelqu’un qui n’aime pas son nez en trompette, au nom de quelle morale lui interdire la rhinoplastie ? Quelqu’un qui ne parviendrait pas à se reconnaître dans la femme qu’il voit dans le miroir, au nom de quelle sacro-sainte fidélité à la naissance faudrait-il l’empêcher de changer de sexe ? Contester la vertu de l’authenticité comme un piège idéologique n’interdit pas la nuance. On me dira sans doute que la chirurgie n’est pas de même nature que le maquillage. À ce compte-là, pourquoi ne pas encourager le transhumanisme * ?