Essai libre
Est-ce que tout agit ? Un essai inédit de Tristan Garcia
©Nicolas Boyer
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Cet article est issu du numéro 189 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 avril 2025.
Dans cet essai inédit, Tristan Garcia nous fait entrer dans le « chantier métaphysique » qui l’occupe actuellement, avec une grande question : qu’est-ce qui agit dans ce monde ? Faut-il avoir conscience et volonté pour agir ? Ce serait condamner l’ensemble des non-humains, ou presque, à la passivité. Mais peut-on soutenir au contraire que tout est agissant ? Entre ces deux positions extrêmes, le philosophe avance une solution originale.
Tout agit, partout et tout le temps.
À l’occasion de certaines épiphanies littéraires * [lire le lexique en fin d’article] – comme celle du jeune Werther de Goethe dans la « Lettre de mai » ou de Nerval dans Aurélia, quand il écrit que « tout vit, tout agit, tout se correspond » en découvrant la « chaîne infinie » et le « réseau transparent qui couvre le monde » –, il arrive qu’une conscience émerveillée parvienne à redonner à toute chose la puissance d’agir, plutôt que de subir le mouvement d’une petite partie agissante et consciente de l’Univers : l’activité humaine. En se réinscrivant ainsi dans l’enchaînement infini des actions incessantes de tout ce qu’il y a, le sujet humain se soulage, se redistribue et revient vers lui comme vers un agent parmi d’autres de l’activité du grand Tout.
Cependant, par une épiphanie inverse, la littérature moderne a aussi mis en scène la fascination exercée sur un esprit exalté par la possibilité d’un « acte gratuit » au sein d’un monde inanimé et mécanique où rien n’agirait vraiment. Cette construction intellectuelle échafaudée par le personnage de Lafcadio *, dans Les Caves du Vatican d’André Gide, est peut-être le produit de décomposition de l’obsession de la pensée européenne pour un acte libre, autodéterminé et désintéressé, qui devient – une fois poussé à bout – le fantasme d’une action absolument rare, nimbée d’une aura d’aristocratie existentielle : un acte, en l’occurrence criminel, sans aucune raison, immotivé et qui ne serait accompagné d’aucun affect, qui ne vaudrait qu’en lui-même et pour lui-même, au milieu d’un monde où tout est déterminé par autre chose.
Ces deux idées, opposées mais également grisantes, hantent l’imaginaire européen et bornent notre cartographie des domaines de l’action. D’une part, on se représente une même puissance d’agir qui s’écoulerait dans les artères du monde, dans le réseau invisible des êtres naturels. D’autre part, on se figure une idée très exigeante de l’action intentionnelle, consciente et autodéterminée, qui s’arracherait brutalement aux chaînes de la causalité pour se concentrer dans un acte convulsif, autonome et unique, à la fois monstrueux et pur, logé dans le seul cerveau humain.
Au gré des époques, le sens que nous donnons à l’idée d’action se contracte ou se diffuse plus ou moins entre cet acte rare, qui me serait propre, et une activité générale de la Nature.
Extension du domaine de l’action
Depuis au moins le début du XXIe siècle, il me semble qu’on remarque un certain élan, dans les conceptions que nous faisons du comportement animal, de la vie végétale ou de l’intelligence artificielle (IA), vers une extension grandissante du sens de ce que nous appelons « l’action », désormais qualifiée d’« agentivité » *. Par « agentivité », les partisans d’une forme de néo-animisme * désignent généralement la capacité d’agir d’un être, qu’on s’efforce de lui reconnaître sans réclamer qu’elle ressemble en tout point à celle d’un être humain. Ils s’attachent à décentrer soigneusement de la physiologie de notre espèce, de la représentation d’un centre de décision nerveux et cérébral, cette idée-là d’agentivité. Un néo-animiste peut reconnaître à des massifs forestiers la capacité à avoir une action sur leur environnement, celle de rivières et de fleuves à être des sujets agissants, voire des personnes de droit. Il estimera souvent qu’on a passé trop de temps, à cause de la modernité et des conceptions occidentales d’une Nature inerte, à les priver de la simple capacité à être actifs.
C’est là une impulsion généreuse qui a pour effet de transformer considérablement le concept d’action. Cette extension de la capacité à agir semble pouvoir se poursuivre indéfiniment. Elle s’accompagne de ce qu’on peut appeler une « symétrisation systématique des relations ». Chaque fois que l’on est amené à se représenter un rapport asymétrique par lequel un être A agit sur un être B, qui subit donc cette action, un néo-animiste insistera pour montrer que le rapport peut et doit être inversé. Si le bûcheron croit agir sur le tronc du chêne qu’il attaque et coupe à la tronçonneuse, la résistance du bois ne contraint-elle pas et ne détermine-t-elle pas autant, en retour, l’activité du bûcheron ? N’agit-elle pas tout aussi bien ? À terme, il suffit de considérer que toute réaction * – au sens où apparaît ce terme dans la mécanique générale d’Isaac Newton – peut être conçue comme une action. D’abord, cela délivre nos catégories métaphysiques de la distinction sous-jacente entre une action active (l’action de ce qui a un esprit, une volonté et qui est un sujet) et une action passive (la résistance et les effets de la matière inerte). Ensuite, cela permet de reconnaître d’égales possibilités d’action des différents êtres du monde, qu’ils soient ou non équipés d’un système nerveux et cérébral.