Intervention

Denis Charbit : “Netanyahou nous a conduits bien au-delà de la légitime défense”

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Denis Charbit : “Netanyahou nous a conduits bien au-delà de la légitime défense”

Dans les rues de Tel-Aviv, un manifestant portant un masque à l’effigie le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou

lors d’un rassemblement appelant à la libération des otages à Gaza. ©Florion Goga/Reuters

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Cet article est issu du numéro 191 de Philosophie magazine, en kiosque le 03 juillet 2025.

Comment les représailles contre le Hamas ont-elle mené à la destruction de Gaza ? Pour comprendre ce retournement, le politologue Denis Charbit, auteur d’Israël, l’impossible État normal (Calmann-Lévy, 2024), remonte aux motifs existentiels d’Israël, alors que le pays vient d’entrer en guerre avec l’Iran.

 

Propos recueillis par Charles Perragin

Pourquoi affirmez-vous que l’État d’Israël n’est pas un « État normal » ?

Denis Charbit : Le mot « normal » est ambigu. Je l’ai interprété comme indicatif des normes auxquelles se soumet tout régime démocratique, y compris lorsqu’il est en guerre comme l’est Israël de manière quasi permanente. Le 7-Octobre a été ressenti comme une mise à mort collective qui a fait resurgir le sentiment d’être de trop. Or la raison d’être de l’État d’Israël a été et reste la capacité d’être un refuge capable d’apporter la sécurité à un peuple durablement confronté à l’hostilité, voire à la volonté d’éradication. Cela ne veut pas dire empêcher tout attentat et toute agression, mais être certain que la violence subie entraînera une réaction immédiate et une mobilisation des institutions. Le traumatisme n’est pas que la violence se soit déchaînée, mais qu’elle ait pu se dérouler sans entraves ni contre-attaque pour arrêter un carnage qui a fait plus de 1 100 morts en vingt-quatre heures. En toile de fond, il y a la mémoire de la Shoah et ce mantra, « plus jamais ça », devenu pour le peuple israélien un « plus jamais ça à nous », comme l’avait relevé l’historienne américaine Diana Pinto. Cette phrase renvoie à la nécessité d’être solidaire face à la violence qui ne fait pas de distinction, puisqu’elle vise tous les Israéliens, en particulier les juifs, qu’ils soient d’extrême gauche ou d’extrême droite, athées ou croyants. Mais le « plus jamais ça » a un autre sens que la solidarité civique et nationale. C’est une façon de dire : « Plus jamais faibles. Plus jamais victimes. » Ce sursaut – qu’on appelle sionisme et qui a pris la forme de l’État d’Israël – est une réaction légitime après tant de persécutions, une extermination et, depuis 1945, des appels multiples et réguliers à sa destruction. Le refus d’être des victimes laisse donc entendre que, s’il faut choisir, mieux vaut être bourreaux que victimes. Cependant, quand ce sursaut légitime se transforme en guerre de destruction, qu’il nourrit une hubris visant à tout raser, à tout éliminer, à déplacer la population et à réoccuper la bande de Gaza pour toujours, la mémoire de la Shoah, dans sa dimension antivictimaire, atteint un paroxysme qui la fait basculer dans une extrémité exigeant le rétablissement de cette pensée des limites : pour paraphraser Albert Camus, « une nation, un État, ça s’empêche. » Ce réflexe moral, je ne le vois pas, je ne l’entends pas. Les déclarations officielles ne vont que dans une direction : tout est permis. 

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