Proche-Orient
Denis Charbit : “Nous traversons une catastrophe éthique qui marquera pour longtemps les Israéliens d’un signe de Caïn”
Le professeur en science politique et spécialiste de l’histoire des idées Denis Charbit. © Jean-Marc Zaorsky/Gamma-Rapho
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Comment la guerre de légitime défense contre le Hamas et pour récupérer les otages est-elle devenue une guerre de destruction des Palestiniens ? Pour comprendre le sens de ce terrible retournement, le politologue Denis Charbit, auteur d’Israël, l’impossible État normal (Calmann-Lévy, 2024), remonte aux ressorts existentiels d’Israël et à la mémoire anti-victimaire héritée de la Shoah.
Que veut le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, et comment en est-on arrivé là aujourd’hui ?
Denis Charbit : Les opérations militaires menées par Israël depuis sa création ont été, pour la plupart, des représailles à des agressions ou à des attaques terroristes de grande envergure, conformes au principe de la légitime défense. À l’intérieur du pays, ce souci de la légitimité est indispensable pour obtenir l’aval de l’opinion publique, dans la mesure où la mobilisation de réservistes est requise. C’est aussi la raison pour laquelle ce type d’interventions a toujours été conçu comme devant être de courte durée, afin de ne pas entraîner de mouvements de protestation. À l’échelle de la communauté internationale, l’État d’Israël veille à démontrer qu’il n’a pas tiré le premier : il se défend, fût-ce de manière excessive et disproportionnée, pour protéger son territoire souverain et sa sécurité. La guerre décrétée au lendemain du 7-Octobre s’inscrit dans cette même logique. Et cette fois, l’ampleur du massacre justifiait, aux yeux des Israéliens, l’ampleur des représailles et de l’objectif : éradiquer le Hamas.
“Contrairement à toutes les guerres précédentes qu’a connues Israël, c’est la première fois que l’extrême droite fait partie du gouvernement. La catastrophe du 7-Octobre a offert une occasion en or à cette tendance politique d’imposer son projet”
Implicitement, les Israéliens admettaient cette fois que la tâche était susceptible de durer ?
Oui, et contrairement à toutes les autres guerres qu’a connues le pays, c’est la première fois que l’extrême droite fait partie du gouvernement et prend part aux décisions. Dans un premier temps, d’octobre 2023 à juin 2024, deux membres de l’opposition, tous deux chefs d’état-major dans les années 2010, sont entrés dans le cabinet de guerre à condition qu’en soit exclu tout représentant de l’extrême droite. Lorsqu’il leur est apparu que la négociation sur les otages avait échoué à cause du gouvernement israélien, ils quittèrent le cabinet de guerre et furent aussitôt remplacés par deux ministres d’extrême droite, Bezalel Smotritch et Itamar Ben-Gvir. L’extrême droite avait désormais le champ libre. Il ne s’agissait plus seulement d’accélérer le mouvement d’implantation en Cisjordanie, de gagner du terrain, de laisser les milices intimider par la force les Palestiniens, mais de soumettre la guerre menée dans la bande de Gaza à un projet de destruction totale. Ainsi, la légitime défense a été le paravent d’une ambition annexionniste et destructrice qu’ils n’avaient au demeurant jamais dissimulée, mais dont ils tenaient le moment opportun pour la réaliser. Nous ne sommes plus au temps d’Ariel Sharon, lors de la première guerre du Liban, quand l’hubris israélienne – pour consolider sa sécurité – consistait à être le faiseur de rois au Liban en plaçant à la tête du pays des Cèdres un allié, Bachir Gemayel (abattu un mois plus tard par la Syrie). Pour Ben-Gvir et Smotritch, l’heure est divine : l’histoire ne repassera pas les plats une deuxième fois. La catastrophe du 7-Octobre, perçue comme une attaque existentielle, a offert une occasion en or à cette tendance politique, qui a le sinistre avantage sur ses adversaires de gauche et du centre de savoir exactement ce qu’elle veut et ne se soucie d’aucune norme, d’aucune contingence : que valent les relations internationales, les arrangements régionaux, les oppositions locales, que vaut la morale juive et universelle lorsqu’on est pénétré de la certitude que ce qu’on veut, Dieu le veut ?